Archives mensuelles : novembre 2016

Le nouveau monde, suite

La publication, au petit matin du 9  novembre, du texte précédant a favorisé de nombreux commentaires, dont certains n’ont pu être publiés (avec l’accord de leurs auteurs) en raison de leur caractère trop intime.

La glose qui s’est abattue sur nous, les heures et jours suivants, a pris aussitôt un caractère mondial, alternant des analyses généralistes, des études plus spécifiques, des regrets, des plaidoyers, des observations de toutes sortes dont la lecture m’a rappelé une citation d’Einstein que j’aime bien et que rapportais à mes élèves chercheurs: « We cannot solve our problems by using the same kind of thinking we used when we created them ».

1°  En réfléchissant à tout cela j’ai repensé à un texte écrit en 2009 pour le journal Le Monde, au début de la crise, article qui figure au tout début de ce bloc notes, mais que je reproduis ici car il me parait toujours d’une brulante actualité.

L’AVENIR D’UNE DÉSILLUSION :

« Nous vivons une bien étrange époque et découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie »
Sigmund Freud

Un monde défunt accouche douloureusement d’un monde en devenir. Le séisme financier, économique, social et peut-être politique (nous y voila, en 2016) fait vaciller la planète et menace l’identité psychique de chacun d’entre nous.

Le monde dans lequel nous vivons encore s’éloigne de l’humain : pensées orientées, émotions dénaturées, termes des échanges falsifiés, vision purement quantitative du développement, création de maladies de civilisation et de néo besoins, expulsion politique de la figure de l’étranger, ségrégation sociale des égarés de la maladie physique ou psychique, exportations des conflits sur les terres les plus démunies, manipulation de l’idéal démocratique à travers une opinion publique modelée par les puissances d’argent.

Quel est donc l’impact de ces mutations du monde global sur la structuration individuelle du sujet, des spasmes actuels de l’ultra libéralisme et de la technologisation des échanges sur le psychisme humain et son identité ? Privé de ses repères, l’homme post-moderne, anonyme, interchangeable et solitaire, manque d’une organisation interne robuste et durable ; sans identifications il ne peut y avoir de construction durable de l’identité. Si je ne peux me bâtir au sein d’une réalité qui tout à la fois se dérobe et m’échappe, je ne suis pas en mesure d’en saisir le principe et de me l’approprier ; il ne me reste que le plaisir, la jouissance illusoire, dangereuse, mortelle du « tout, tout de suite » si bien exploitée par les techniques marchandes et la virtualisation des transactions. Une société qui réduit l’esprit à la matière, qui traite les sujets comme des objets négociables, le désir comme un besoin, ne peut que renvoyer chacun à sa part obscure et dissimulée, au négatif qui nous habite tous.

Du coté des puissants de ce monde en défaillance la crise peut se lire comme la résultante de profonds mouvements régressifs :
- l’avidité orale d’abord, la cupidité inassouvissable, « greed », la rapacité insatiable, le besoin de tout prendre, à tout prix, de tout avoir sans limites, dans la servitude toxicomaniaque au principe de plaisir, une fuite sans fin ;
- -la rétention anale ensuite, l’exigence de tout garder, de ne rien restituer, de conserver à son seul usage les richesses ainsi accumulées et les pouvoirs qu’elles procurent, dans l’asservissement passif aux reliquats de la mégalomanie infantile : maîtriser, contrôler le monde, exercer cyniquement, voire sadiquement une emprise sur l’autre.

Mais pour les peuples et les personnes, quel sera l’avenir de ces désillusions, de ces malgouvernances qui sont des maltraitances d’Etat ? Cette banqueroute systémique ne peut conduire, dans un premier temps, qu’à plus d’exclusions (par le nombre d’exclus et par la violence de ces mouvements de rejets) et à des modes de fonctionnements psychiques, individuels et collectifs, plus régressifs, plus dépressifs, plus agressifs ; le monde, anxieux, souffre et peut ne pas cesser de souffrir.

Plus régressifs : après cette religion mondiale qui magnifiait le quantitatif, l’évaluable, le simple, le visible, le consommable, le rentable, le rapide, le matériel, pour tout dire l’objet au détriment du sujet, la phobie d’un avenir incertain et imprévisible renvoie à un passé plus lisible, au « bon vieux temps », à un monde ancien moins incertain, plus simple et plus réel.
Plus dépressifs : la décroissance sociale, le déclin économique, outre qu’ils nourrissent les angoisses à la fois réelles (l’emploi, le logement, la santé) et archaïques (le sentiment d’être seul au monde, sans secours ni recours, le retour à la détresse originelle) sont vécus comme autant de rabaissements humiliants, de blessures narcissiques conduisant à la dépressivité.
Plus agressifs : il n’est pas d’explosif plus dangereux que l’alliage de l’injustice et de l’impuissance, les politiques ne devraient pas l’oublier. Sont ainsi réactivés les pulsions les plus archaïques, les instincts les plus primitifs ; la peur de l’avenir, pour soi, pour ses enfants induit des attitudes frileuses, anxieuses mais aussi furieuses : la recherche d’une autorité qui restaurera le narcissisme et garantira un ordre, même au détriment des libertés fondamentales. Les raisins de la colère peuvent dévaster les sociétés les plus cultivées et structurées, l’histoire n’a cessé d’en témoigner.

Mais la crise n’est pas que Thanatos, c’est aussi une chance. La crise, le conflit sont consubstantiellement liés à la vie, à Eros. Il y a là une occasion unique pour désincarcérer le monde du modèle monstrueux dans lequel nous vivons encore : mensonger, absurde, factice et artificiel, truqué et hypocrite. Un monde où l’homme est réduit à un misérable petit tas de neurones, à une alchimie d’acides aminés ou à d’improbables circuits bio électriques. Un monde où le sujet, fils du siècle des Lumières, serait réduit au statut de variable d’ajustement, mesurable et mesuré, formaté et prédictible, et s’effacerait au profit de l’homme comportemental et neuro-économique. Un monde où l’Esprit s’incline devant l’imposture d’une pensée dominante marquée par le conservatisme, le scientisme, la marchandisation de la personne, soit une véritable forfaiture. La crise peut ainsi conduire à un mouvement naturel de libération à condition que les plus résilients d’entre nous évitent la maladie de la crise, la crise malade d’elle-même, en la pensant, en l’élaborant, en nous offrant l’opportunité de bâtir un monde neuf et propre.

Il faut revenir aux fondamentaux qui ont pour noms : l’homme, ses origines, son destin, sa finitude, la dérisoire précarité de sa traversée en même temps que la certitude de son sens. L’homme comme totalité, voire comme totalité infinie et non comme une multiplicité d’états détachables et soumis à des manipulations de circonstance. L’homme, par nature unique, indivisible et irréductible à tout modèle totalisant, l’homme qui veut ne pas subir, qui sait dire non et demeurer un pousseur inlassable de rochers, mais cette fois ci jusqu’au sommet de la montagne, pour mieux découvrir les autres chaînes qu’elle masquait, en éternel amoureux de la liberté et de la beauté, comme principes et volontés.

Henri Sztulman

Le Monde, 28/02/2009

2°  Par ailleurs il me semble nécessaire de rappeler, à quelques semaines d’échéances électorales décisives, dans un contexte mondial de délitescence de la pensée et de désagrégation des repères, comment, il n’y pas si longtemps, trois implacables dictateurs s’emparèrent du pouvoir par la voie démocratique en respectant les procédures constitutionnelles ( jusqu’à la prise du pouvoir).

Hitler

Le parti nazi (NSDAP) obtient 2,6 % des voix en mai 1928, 18,3% en septembre 1930, 37,4 % en juillet 1932 , 33,1% en novembre 1932, date des dernières élections libres. Les événements se précipitent alors: d’abord Hitler, dont les SA maintiennent une agitation inquiétante dans le pays, est nommé chancelier du Reich par le Président Hindenburg le 30 janvier 1933; le 27 février 1933 l’incendie du Reichstag (jamais élucidé, attribué par les nazis aux communistes), mais qui  ouvre remarquablement, en quelques heures, la voie au  décret du « Président de la République » du 28 février 1933; basé sur l’article 48 de la constitution, il permet à Hindenburg, manipulé par Hitler, de « prendre toute mesure appropriée pour sauvegarder la sécurité publique » et donc de suspendre toutes les libertés civiles de la République de Weimar (liberté de circulation, d’expression, de réunion, de la presse…Dans ces conditions les élections du 5 mars 1933, falsifiées par le nouveau pouvoir, donnent 43,9%  des voix au parti nazi et permettent à Hitler de faire voter la loi des pleins pouvoirs le 24 mars 1933, loi qui restera en vigueur jusqu’en mai 1945. Cet ensemble de dispositions, votées par les représentants du peuple, rassemble les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) entre les mains du « Führer » qui est désormais libre de dévaster son pays, l’Europe et le monde. Le processus de prise de pouvoir, par la voie électorale, a répondu formellement aux procédures constitutionnelles. Tout était écrit dans Mein Kampf.

Mussolini

Ancien militant du parti socialiste italien avant la première guerre mondiale, Benito Mussolini fonde en novembre 1921 le parti national fasciste et place ses militants, les chemises noires, au service de la contre révolution. Avec des effectifs supérieurs à 700 000 partisans, ce parti ne parvient toutefois  pas à convaincre les électeurs. Mussolini utilise alors la menace et organise une marche sur Rome, avec ses forces paramilitaires. Le roi Victor Emmanuel III n’ose pas décréter l’état de siège par crainte d’une guerre civile et nomme Mussolini chef de gouvernement le 22 octobre 1922, poste qu’il ne quittera que le 25 juillet 1943. En apparence respectueux au début des règles constitutionnelles, il s’en affranchit rapidement, obtient sous la menace l’attribution par la chambre des députés et le sénat des pleins pouvoirs et la modification radicale des lois électorales. Ainsi en avril 1924 le parti national fasciste recueille 60% des suffrages et devient majoritaire. Dès lors la dictature, que rien ne retient, peut dérouler ses crimes: assassinat du grand opposant Giacomo Matteoti le 10 juin 1924, proclamation à l’automne 1926 des lois de défense de l’État, dites lois « fascistissimes » qui instaurent le parti unique, suppriment les syndicats et créent une redoutable police politique l’OVRA. Le régime totalitaire peut désormais travailler à l’avénement de l’ »Homme nouveau » et Mussolini s’associer aux forces de l’Axe pour supplicier l’humanité. Là encore la conquête du pouvoir s’est inscrite dans la cadre constitutionnel.

Pétain

Philippe Pétain achève sa carrière d’officier supérieur, à la veille de la première guerre mondiale, avec le grade de colonel…Rappelé en 1914 il gravira tous les échelons du cursus honorum jusqu’au maréchalat. Ambassadeur de France à Madrid en septembre 1939 il refuse d’enter dans le gouvernement Daladier, et en mars 1940 dans celui de Paul Reynaud. Selon le regretté Jean Louis Crémieux-Brilhac, Pétain « partage le mépris de la droite antiparlementaire pour le régime qui l’a couvert d’honneurs…Il ne voit en Hitler qu’un Guillaume II plébéien, il ne doute pas que l’on puisse s’accommoder avec lui… ». Dès le 13 juin, la bataille de France perdue, Pétain, désormais vice président du conseil, exige l’armistice et met sa démission dans la balance. Il obtient la démission du cabinet Paul Reynaud, le 16 juin, et sa nomination comme président du conseil par le président de la République, Albert Le brun. Pétain fait aussitôt « don de sa personne à la France » et fustige « l’esprit de jouissance (qui) l’a emporté sur l’esprit de sacrifice ». L’armistice; approuvé par le conseil des ministres (que de nombreux patriotes avaient  quitté) est signé le 22 juin 1940. Entre temps Charles de Gaulle et le début de la France Libre sauvaient l’honneur et bientôt, avec les Alliés, la France.  Mais Pétain continue, en respectant les formes. Le 10 juillet 1940 il fait voter par les deux chambres réunies au casino de Vichy la célèbre loi constitutionnelle qui « donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain ». Le lendemain 11 juillet par trois « actes constitutionnels » Pétain se proclame « chef de l’État français » (la République a disparu) et s’attribue personnellement l’ensemble des pouvoirs (constituant, législatif, exécutif et judiciaire), exactement comme Hitler et Mussolini. Il décrète l’arrestation, dès 1940, de Léon Blum, Georges Mandel, Édouard Daladier et Paul Raynaud. Les lois antijuives et toutes les horreurs annoncées ont désormais le champ libre. Tous s’est en apparence déroulé selon les procédures.

Hitler, Mussolini, Pétain: trois dictatures sanglantes, tous tyrans sanguinaires, fossoyeurs des libertés, assassins des droits de l’homme et d’abord du premier, soit le droit à la vie. Pour les deux premiers ils avaient annoncé leurs programmes mais surtout chacun s’est plié benoitement aux procédures constitutionnelles pour accéder au pouvoir. S’il y eut, eu égard de l’histoire, coup d’Etat, ce fut légalement. Ne l’oublions pas, après tant d’autres alertes « légales » (Brexit, situation en Pologne, Hongrie, voire Autriche, élection insupportable du personnage d’extrême droite aux États Unis) et à la veille d’une séquence électorale à hauts risques en France. Bientôt je vous parlerai de l’éthique de responsabilité et de l’éthique de conviction.

Le nouveau monde du 9 novembre 2016

Ainsi, en cette nuit du 8 au 9 novembre 2016, la première puissance mondiale s’offre-t-elle au vertigineux délice du retour au passé, de la régression et du bonheur malsain de dire non. Quatre ans à peine après avoir réélu un président africain américain, noir, progressiste, universaliste, intellectuel et homme d’action (description qui ne signifie pas que sa politique fut excellente sur tous les plans…) le peuple américain, enfin les électeurs, enfin ceux qui votent, choisit pour roi un grossier personnage, prototype du raciste blanc, de l’homophobe et phallocrate mâle, incompétent et menteur pathologique, au comportement délibéré de mufle et de goujat.

Les experts vont nous expliquer comment cette bascule en arrière a été rendue possible, inévitable, prévisible avec la même assurance que celle qui les conduisait, il y a quelques heures encore, à affirmer que cela ne pouvait arriver. Laissons ceux la qui participent aussi de la défaite de la pensée.

Cette aube est bien navrante, en effet. Mais il ne sert à rien de se lamenter, de s’inquiéter ou d’accuser. Il nous appartient de faire mentir Valery, pour qui les civilisations sont mortelles et de rendre vivante la parole de Camus qui veut imaginer Sysiphe heureux. Les travaux sont immenses et urgents: le ventre  de la bête immonde est à nouveau fécond.

Le « Big One » a bien eu lieu aux États Unis cette nuit, non pas celui de la fracture des plaques tectoniques de la cote Pacifique, mais le tremblement de terre politique des couches populaires qui s’estiment « déclassées » et victimes du « grand remplacement ». Il y aura des répliques et d’abord en Europe: après le Brexit, les tentations autoritaires de certains pays qui ont rejoint récemment l’Union Européenne, la demande absolutiste d’un pouvoir fort, même si moins démocratique, dans notre République sont là.

Alors nous devons encore une fois entrer en Résistance, ne pas abandonner aux ténors de la politique spectacle, du syndicalisme corporatif, des médias prétentieux, des intellectuels officiels, la parole publique, les propositions révolutionnaires et les choix de nous représenter. Il y a du travail; c’est à le fournir, tous ensemble, dans la communauté de valeurs, que nous éviterons de subir.