Archives mensuelles : janvier 2018

Des femmes: quelques réflexions sur le respect, le désir et l’ordre moral

1° Les viols et les agressions sexuelles sont des crimes, les harcèlements sexuels des délits, juridiquement et humainement. Le code pénal les définit et prescrit les peines encourues. Il n’y a aucun débat possible la dessus, à l’exception d’une souhaitable aggravation des sanctions.

2° La condition féminine, de tout temps et jusqu’à aujourd’hui, est largement soumise aux lois, circulaires, réglementations, habitudes édictées par les hommes, dans tous les secteurs de la vie humaine, quelles que soient les tentatives pour instaurer davantage d’égalité et de parité. Cela est vrai aussi dans le domaine de la sexualité (comportement, usage, fantasme).

3° L’affaire Weinstein, divulgation publique de harcèlements et d’agressions sexuelles, révélée en octobre 2017 par le New York Times et le New Yorker, déclenche un mouvement de libération de la parole des femmes, dans le monde entier, dont les vecteurs les plus connus sont les sites: « #balancetonporc » et « #metoo ». Cette explosion de paroles libérées doit être saluée et entendue. Le véritable et nécessaire tsunami qui inonde les réseaux sociaux entraine à son tour des débats souhaitables, intenses, parfois emportés et passionnés, qui révèlent des oppositions portant essentiellement:

a) sur le désir, ses manifestations légales ou pas, licites ou pas, acceptables ou pas ;

b) le statut fait aux femmes, pour et contre les droits des femmes, par les hommes mais aussi par les femmes, dans nos sociétés;

c) le danger d’une dérive progressive vers une censure puritaine, rigoriste et régressive , un nouvel ordre moral.

4° Dans ces contextes le quotidien Le Monde publie, le 10 janvier dernier, une tribune rédigée par Sarah Chiche, Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet, Peggy Sastre et Abnousse Shalami, et signée par un collectif de plus de cent femmes dont Catherine Deneuve, Brigitte Lahaie, Elisabeth Lévy, Joëlle Losfeld…, réponse polémique à la nouvelle pensée dominante, parfois maladroitement formulée mais qui a le mérite de faire entendre une autre voix, respectable aussi. En effet les signataires regrettent que la vague actuelle ne transforme les femmes en êtres à part, « éternelles victimes », réduites à l’état de « proies » à protéger, redoutent que la délation généralisée ne trahisse une » haine des hommes », voire une peur de la sexualité, récusent l’irruption dans la vie publique de « procureurs autoproclamés » de la vie intime des femmes et des hommes. Il faut entendre ces femmes même si elles   proposent quelques formulations inconsidérées, telles: « la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », le frotteur du métro  « même si cela est considéré comme un délit(….) expression d’une grande misère sexuelle », et surtout « les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité ». Le surlendemain Catherine Deneuve précise que « rien dans le texte ne prétend que le harcèlement a du bon », rappelle qu’elle fut une des signataires du manifeste des « 343 salopes », récuse le soutien stratégique des « conservateurs, racistes et traditionalistes de tout poil » et finalement « salue fraternellement toutes les victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées par cette tribune parue dans Le Monde, c’est à elles, et à elles seules que (je) présente mes excuses ». Je dois rappeler qu’en effet la tribune avait entrainé des commentaires assez durs tels: « L’absence de solidarité des femmes signataires de cette tribune me sidère » (Michelle Perrot),  « Mesdames ne confondez pas les jeux de rôle de salon avec la vie réelle » (Michèle Riot-Sarcey, « expression d’un antiféminisme » (Christine Bard), « la troisième vague du féminisme est tout sauf conservatrice ou puritaine » (Léa Clermont-Dion).

5° Et donc le désir

Le désir est consubstantiel à la nature humaine, dans les deux sexes, traduisant soit une attirance amoureuse pour la personne aimée, soit plus pulsionnellement un besoin physiologique pour obtenir du partenaire convoité la satisfaction de cette exigence biologique. Entre l’amour courtois , tentative du chevalier pour séduire une femme aimée sans l’offenser en lui dédiant des poésies (elle est suzeraine, il est vassal), et le besoin d’accouplement des mammifères, dont l’homme, en état d’excitation sexuelle qui recherchent et imposent, éventuellement par la force, la satisfaction primitive, il y a l’immensité océanique séparant un être civilisé de coeur et de raison de la brute grossière et violente.

Mais entre ces deux extrémités du spectre se situent  tous les humains, et chacun dans le parcours de sa vie, cette infinitude de femmes et d’hommes qui cherchent malaisément leurs chemins selon l’éducation qu’ils ont reçu, les codes sociaux de leur environnement, les valeurs qu’ils ont adopté et le contrôle qu’ils exercent sur leurs instincts. Dans la conversation de la séduction quoi de plus aimable que la courtoisie, la galanterie, le marivaudage, le badinage voire la coquetterie? Mais où se situe le point qui sépare, dans les  échanges  amoureux, ces civilités du harcèlement, ou, bien pire, de l’agression? La réponse serait dans le consentement.

Bien évidemment tous les jeux amoureux ont leur charme, à condition qu’ils soient consentis. Mais quelle est la signification de ce consentement, qu’en est-il de son immédiateté, de sa sincérité, de sa spontanéité? Lors des premières expériences n’est-il pas d’usage qu’à une certaine retenue soit opposée une douce insistance pour la première fois? Mais est-ce encore entendable avec des sites de triage et de rencontre comme Tinder? Par ailleurs j »entends dans mon cabinet d’analyste tant de femmes, inscrites dans une relation au long cours, m’expliquer que bien sûr elles consentent sans pour autant éprouver le moindre désir ( ne parlons pas du plaisir); d’autres prendre conscience de la maitrise psychique (parfois l’emprise) que leur partenaire exerce sur elle et qui ne les laisse pas libre de refuser (le fameux « devoir conjugal », comme l’expression familière « passer à la casserole » disent assez de quel coté sont le pouvoir et la domination).

Sur un autre plan il y a  un risque de judiciarisation des rapports sexuels qui pourraient être qualifiés, à tort ou à raison, de « viols » si la preuve du consentement n’a pas été enregistrée au préalable. Des sites existent déjà aux Etats Unis pour cela: ainsi le site Légal Fling « relation sexuelle encadrée » permet d’authentifier les consentements sexuels en utilisant la Blockchain, l’un des partenaires demandant par SMS son consentement à l’autre, et éventuellement ses préférences sexuelles, l’usage de préservatif, le recours à des photos ou des vidéos, l’absence de pathologies transmissibles , l’acceptation du sado masochisme ou autres jeux pervers. L’ échange des SMS de demande et de consentement peut se dérouler dans le lit où les amoureux se retrouvent. L’acquiescement  du partenaire est requise à chaque étape, et à chaque reprise….Tout cela est infiniment romantique et transforme un des actes les plus naturels, et les plus beaux, en une procédure de contractualisation au motif de protéger les femmes. Le fameux et détestable principe de précaution n’est pas loin. Et cette dérive s’inscrit dans une forme d’hygiénisme mental qui, dans ce même pays, déconseille aux amoureux de se tenir par le main dans les lieux publics, suggère aux hommes de ne pas prendre un ascenseur avec une femme seule, mais autorise son président à dire « qu’on doit les prendre par la chatte »,  ses citoyens à boire de l’alcool dans la rue à condition que la bouteille soit dissimulée par un sac en papier ou à acheter sans contrôle des armes de guerre. Ainsi l’hypocrisie et la pudibonderie, à l’heure de la libération sexuelle, se sont-elles substituées à l’éthique des comportements et du consentement naturel.

De telles pratiques marchandes se sont développées dans le cadre de la révolution des moeurs: la libération des sexualités a mis fin à des siècles d’interdits, souvent religieux mais aussi socio- économiques qui incarcéraient la vie amoureuse, principalement des femmes et interdisaient les pratiques autres qu’hétérosexuelles. La fin de cette chape de plomb et l’avénement de la liberté et de la responsabilité individuelle furent d’immenses bonheurs. Mais très rapidement la marchandisation libérale dénature ces libertés en créant certains sites de rencontres permettant la multiplication des expériences après triage dans la multiplicité des possibles, soit une forme d’ »ubérisation » des rapports amoureux. Des idylles éphémères d’autrefois au coup d’un soir, des béguins provisoires au plan sexe à répétition, le pulsionnel l’emporte sur le passionnel, la transaction commerciale sur le partage affectif, la satisfaction d’un besoin hormonal sur  l’espoir d’une rencontre humaine. Ainsi le principe de plaisir et celui du « tout, tout de suite » triomphent, comme au temps de l’adolescence.

Il n’est pas inutile, en ce point, d’évoquer le mythe du devin Tirésias, pour se souvenir que ces questions sont aussi anciennes que l’humanité. Au sommet de l’Olympe, la déesse Héra supportait mal la frénésie sexuelle et polygamique de son époux Zeus; à ses reproches il rétorqua que son comportement était parfaitement naturel car le plaisir féminin l’emportait sur le masculin. Tirésias qui, dans sa vie antérieure avait connu les deux conditions féminine et masculine, fut donc consulté par le couple divin. Il assura sans hésiter que si la jouissance d’amour était composée de dix parties, neuf revenaient à la femme et une seule à l’homme. Héra, furieuse de voir ainsi révélé le secret de son sexe frappa aussitôt Tirésias de cécité et Zeus, non sans humour, lui conféra le don de prophétie.

Les plus récents travaux des sexologues, qu’ils soient biologistes, cognitivistes ou psychanalystes ne contredisent pas  l’affirmation du devin. L’orgasme féminin, vécu au plus profond de son corps vaginal et clitoridien dévoile une intime et intense déflagration qui implique la totalité physique de sa personne, dans un moment acméïque de dépersonnalisation et de perte de contact avec la réalité. Le plaisir masculin, lui, se déroule à l’extérieur de son enveloppe charnelle même si la jouissance éjaculatoire se diffuse dans le corps entier. Dans les sociétés occidentales les sexologues évaluent à une sur deux les femmes accédant véritablement à l’orgasme alors que le plus grand nombre des hommes connait le plaisir (qui n’est pas l’orgasme). Et je ne suis pas loin de penser que cette extraordinaire puissance orgasmique des femmes est à l’origine de la peur qu’elles inspirent aux hommes et de leur propension à les dominer, faute de pouvoir les égaler.

Plus que des contrats précisant étape par étape le consentement et les comportements des amants potentiels, une nouvelle révolution permettrait de protéger les femmes des abus, les hommes des soupçons et la guerre des sexes de la perpétuité. Elle est aussi simple à énoncer que difficile à réaliser. Il suffirait que les hommes identifient, reconnaissent et acceptent leur part de féminité et les femmes celle de leur masculinité, dans leur vie psychique, corporelle, comportementale. Ainsi les hommes prédateurs ou les hommes à sexualité sérielle pourraient-ils comprendre que par ce comportement ils veulent apaiser des anxiétés sur leur propre virilité en niant leur part de féminité, et les femmes nymphomanes ou les femmes phalliques que leur identité féminine les inquiète inconsciemment mais profondément.  Pour cela un immense travail éducatif des familles et des institutions est nécessaire, en commençant par les acteurs de ce changement révolutionnaire. Dans certains de leurs excès, aujourd’hui dépassés, les études de genre, si novatrices par ailleurs, n’ont pas toujours favorisé cette mutation inédite et subversive.

La libération sexuelle du dernier demi siècle aurait donc du faire progresser la cause des femmes. Il n’en fut rien, ou à peu près, car libérer la sexualité sans attaquer le pouvoir politique et économique des hommes, dans un monde dominé par le libéralisme, met les femmes en position de vulnérabilité au sein d’un marché sexuel dérégulé.

6° Et donc le statut socio économique des femmes

Je serai plus rapide dans cette section qui n’entre pas dans mon domaine de compétences. Toutefois il est évident pour moi que depuis l’époque lointaine des chasseurs cueilleurs nomades, puis agriculteurs éleveurs sédentarisés, la femme a toujours été au service de l’homme, pire sous l’emprise de l’homme.

Mais comme le remarque brillamment la sociologue Eva Illouz la domination des hommes sur les femmes veut démonter l’infériorité d’un groupe qui doit apporter ses services à l’autre. Toutefois les femmes ne sont pas un groupe cohérent et homogène comme les « noirs » ou les « jaunes ». Les hommes sont des fils, des compagnons, des pères de femmes, à chaque fois : leurs mères, compagnes, filles avec lesquelles les relations ne peuvent pas être simplement et uniquement d’exploitation. Et les relations d’affection rendent involontairement les femmes en partie complices de la domination qu’elles subissent, ce que La Boétie, dans le champ politique, nomme la servitude volontaire. Un telle intrication des relations (de genre, un groupe versus un autre, mais aussi de parenté ou de proximité entre des membres des deux groupes) rend aussi difficile la lutte d’émancipation que la construction d’un mouvement  de libération des femmes. Je comprends qu’elles saisissent les occasions de scandales planétaires, comme actuellement, pour progresser dans la satisfaction de leurs justes revendications.

Les anthropologues proposent une lecture, à mon sens pertinente, illustrée par le concept d’ »échange économico-sexuel »( Paola Tabet). Selon elle, là où les hommes détiennent la puissance économique, la sexualité apparait comme la seule monnaie d’échange. La prostitution, bien sûr. Mais aussi le mariage traditionnel leur conférant un statut économique et social (encore que la dot…). Dans notre culture le mariage, assurant à la fois la reproduction et la transmission du patrimoine, permettait de joindre les émotions, la sexualité et la conservation de l’espèce. L’injonction morale tenait lieu de consentement ou de refus.

La révolution sexuelle d’il y a un demi siècle ouvre sans limite l’étendue des possibles en matière d’échanges sexuels, et tout est désormais possible sous condition du consentement. La sexualité est « libérée » mais les rapports de force socio économiques n’ont pas changé (ou si peu, par exemple dans la différence des salaires homme-femme). Les femmes demeurent donc, au sein de ce marché sexuel sans limite ni régulation, en situation de fragilité. Et si elles ont conquis de nouveaux droits (désanctification de la virginité, contraception (mais uniquement féminine), interruption volontaire de grossesse et autres avancées technologiques en cours concernant la procréation) une longue marche  nous attend pour aller vers la parité totale. Je dis nous car je pense non pas que nous (les hommes) devrions aider les femmes (qui sont suffisamment capables par elles mêmes) mais que la moitié du parcours nous revient.

7° Les dangers d’un nouvel ordre moral

Au motif supposé du respect dû à l’image de la femme chaque jour apporte son lot de censures, ou pire d’autocensures, stupides. Le metteur en scène de Carmen, à Florence, travestit et trahit Mérimée et Bizet en inversant l’épilogue: c’est Carmen qui tue Don José! Un conservateur retire d’une exposition un tableau de Balthus, un autre un nu de Schiele. A quand le retrait de « l’origine du monde » de Gustave Courbet du Musée d’Orsay?(il est vrai que Jacques Lacan, qui en fut le propriétaire, le dissimulait derrière une peinture de Miro). La bien pensance est désormais partout: le plus grand éditeur français renonce à publier les trois pamphlets de Céline (« Bagatelles pour un massacre », « L’école des cadavres », « Les beaux draps ») alors que l’on peut les trouver sur internet car édités au Québec. Ces écrits sont d’immondes saloperies, mais leur auteur, cette ordure, demeure, malgré tout, un grand écrivain. Les éditeurs de Madame Bovary et des Fleurs du mal surent, eux, braver l’opinion, Flaubert fut acquitté, mais Baudelaire y perdit ses droits civiques. Euripide pourrait-il publier « Médée », mère infanticide, et Choderlos de Laclos décrire le personnage de Madame de Merteuil dans « Les liaisons dangereuses »? Polanski privé d’un colloque, bientôt Woody Allen? Qui oserait faire un « Rabbi Jacob » aujourd’hui?

Le monde du capitalisme-libéralisme impose ses codes, pour protéger ses positions. Il n’aime pas le désordre, ni le changement, il faut « que tout change pour que rien ne change » comme l’exprime si clairement Lampedusa face à un monde en profonde mutation. Dans le domaine socio-économique, les puissances d’argent incluant les organisations maffieuses, au moins autant que les empires militaires, à l’échelle planétaire, dictent les lois de la plus grande plus value qui nécessitent  le moins de conflits visibles, dans tous les domaines. Il faut donc abraser le moindre élément qui échappe au politiquement correct ou au culturellement correct. Les libertés formelles sont apparemment respectées à condition que les libertés créatrices soient contenues, interdites d’inventions subversives, empêchées de produire du désordre.

Une forme d’ordre moral s’impose chez nous, charroyé par le principe de précaution, et conforté par la multiplication des actes de censure. Cette morale victorienne m’insupporte quand nous laissons des migrants se noyer dans nos mers ou être congelés dans nos montagnes ou nos camions. L’intégrisme religieux n’est pas la propriété exclusive des musulmans quand notre société française devient hystérique contre le mariage pour tous. La pudibonderie, la pruderie et l’austérité morale sont des masques hypocrites qui visent à museler les forces nouvelles de la création et de la culture, autant d’entraves vers cet univers nouveau, nivelé, muselé, retardé où les puissants peuvent jouer entre eux sans que le vulgum pecus ne se mêle de ce qui ne le regarde pas.

Mais prenons garde: après avoir calibré les univers sociaux, économiques, éducatifs, sanitaires, judiciaires, culturels ce nouveau monde installera insidieusement une démocrature qui ne respectera les libertés formelles qu’en apparence. Prenons garde aussi à ce que certaines expressions excessives des luttes en cours dénonçant la servitude des femmes ne servent de caution involontaire à la mise en place de ce nouvel ordre moral.

Je l’affirme encore avant d’achever ce papier, et ce dernier paragraphe est essentiel: je soutiens de toutes mes forces et de tout mon coeur les luttes pour la libération des femmes contre les viols, les agressions sexuelles de toute nature, les violences, les harcèlements, les dominations politique, économique, sociale, culturelle, sportive…. Ce combat est pour moi sacré, certes en pensant à mes filles, mais aussi parce que de toute ma vie j’ai refusé de subir et aussi voulu ne pas faire subir.

Romain Gary et le complexe d’Oedipe

Relisant ces jours ci  « La promesse de l’aube » le si merveilleux roman autobiographique de Roman Kacew, alias Gary, j’ai retrouvé le passage suivant qui irritera les psychanalystes orthodoxes et amusera tous les autres. Je ne résiste pas, en ce premier jour de la nouvelle année, au plaisir de l’offrir à mes chers lecteurs.

« ….Le moment est peut-être venu de m’expliquer sur un point délicat, au risque de choquer et de décevoir quelques-uns de mes lecteurs et de passer pour un fils dénaturé auprès des tenants des écoles psychanalytiques en vogue: je n’ai jamais eu, pour ma mère, de penchant incestueux. Je sais que ce refus de regarder les choses en face fera immédiatement sourire les avertis et que nul ne peut se porter garant de son subconscient. Je m’empresse d’ajouter que même le béotien que je suis s’incline, respectueusement, devant le complexe d’Oedipe, dont la découverte et l’illustration honorent l’Occident et constituent certainement, avec le pétrole du Sahara, une des exploitations les plus fécondes des richesses naturelles de notre sous-sol. Je dirai plus: conscient de mes origines quelque peu asiatiques, et pour me montrer digne de la communauté occidentale évoluée qui m’avait si générale creusement accueilli, je me suis fréquemment efforcé d’évoquer l’image de ma mère sous un angle libidineux, afin de libérer mon complexe, dont je ne me permettais pas de douter, l’exposer à la pleine lumière culturelle et, d’une manière générale, prouver que je n’avais pas froid aux yeux et que lorsqu’il s’agissait de tenir son rang parmi nos éclaireurs spirituels, la civilisation atlantique pouvait compter sur moi jusqu’au bout.. ce fut sans succès. Et pourtant, je compte surement,  du coté de mes ancêtres tartares, des hommes de selle rapides, qui n’ont du trembler, si leur réputation est justifiée, ni devant le viol, ni devant l’inceste, ni devant aucun autre de nos illustres tabous. Là encore, sans vouloir me chercher des excuses, je crois cependant pouvoir m’expliquer. S’il est vrai que je ne suis jamais parvenu à désirer physiquement ma mère, ce ne fut pas tellement en raison de ce lien de sang qui nous unissait, mais plutôt parce qu’elle était une personne déjà âgée, et que, chez moi, l’acte sexuel a toujours été lié à une certaine condition de jeunesse et de fraicheur physique.. Mon sang oriental m’a même toujours rendu, je l’avoue, particulièrement sensible à la tendresse de l’âge et, avec le passage des années, ce penchant, je regrette de le dire, n’a fait que s’accentuer en moi, règle presque générale, me dit-on, chez les Satrapes de l’Asie. Je ne crois donc avoir éprouvé à l’égard de ma mère, que je n’ai jamais vraiment connue jeune, que des sentiments platoniques et affectueux. Pas plus bête qu’un autre, je sais qu’une telle affirmation de manquera pas d’être interprétée comme il se doit, c’est à dire, à l’envers, par ces frétillants parasites suceurs de l’âme que sont les trois quarts de nos psychothérapeutes actuellement en plongée. Ils m’ont bien expliqué, ces subtils, que si, par exemple, vous recherchez trop les femmes, c’est que vous êtes, en réalité, un homosexuel en fuite; si le contact intime du corps masculin vous repousse,_ avouerai-je que c’est mon cas?_ c’est que vous êtes un tout petit peu amateur sur les bords. (….)La psychanalyse prend aujourd’hui, comme toutes nos idées, une forme aberrante totalitaire; elle cherche à nous enfermer dans le carcan de ses propres perversions. Elle a occupé le terrain laissé libre par les superstitions, se voile habilement dans un jargon de sémantique qui fabrique ses propres éléments d’analyse…. »

Ce roman publié en 1960 dit bien les controverses de l’époque et, peut-être, les contradictions de son auteur. Mais les pensées paradoxales nous enrichissent toujours. En cette matière, comme dans toutes les autres, refusons « la servitude volontaire » à la pensée dominante.