Le nouveau monde, suite

La publication, au petit matin du 9  novembre, du texte précédant a favorisé de nombreux commentaires, dont certains n’ont pu être publiés (avec l’accord de leurs auteurs) en raison de leur caractère trop intime.

La glose qui s’est abattue sur nous, les heures et jours suivants, a pris aussitôt un caractère mondial, alternant des analyses généralistes, des études plus spécifiques, des regrets, des plaidoyers, des observations de toutes sortes dont la lecture m’a rappelé une citation d’Einstein que j’aime bien et que rapportais à mes élèves chercheurs: « We cannot solve our problems by using the same kind of thinking we used when we created them ».

1°  En réfléchissant à tout cela j’ai repensé à un texte écrit en 2009 pour le journal Le Monde, au début de la crise, article qui figure au tout début de ce bloc notes, mais que je reproduis ici car il me parait toujours d’une brulante actualité.

L’AVENIR D’UNE DÉSILLUSION :

« Nous vivons une bien étrange époque et découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie »
Sigmund Freud

Un monde défunt accouche douloureusement d’un monde en devenir. Le séisme financier, économique, social et peut-être politique (nous y voila, en 2016) fait vaciller la planète et menace l’identité psychique de chacun d’entre nous.

Le monde dans lequel nous vivons encore s’éloigne de l’humain : pensées orientées, émotions dénaturées, termes des échanges falsifiés, vision purement quantitative du développement, création de maladies de civilisation et de néo besoins, expulsion politique de la figure de l’étranger, ségrégation sociale des égarés de la maladie physique ou psychique, exportations des conflits sur les terres les plus démunies, manipulation de l’idéal démocratique à travers une opinion publique modelée par les puissances d’argent.

Quel est donc l’impact de ces mutations du monde global sur la structuration individuelle du sujet, des spasmes actuels de l’ultra libéralisme et de la technologisation des échanges sur le psychisme humain et son identité ? Privé de ses repères, l’homme post-moderne, anonyme, interchangeable et solitaire, manque d’une organisation interne robuste et durable ; sans identifications il ne peut y avoir de construction durable de l’identité. Si je ne peux me bâtir au sein d’une réalité qui tout à la fois se dérobe et m’échappe, je ne suis pas en mesure d’en saisir le principe et de me l’approprier ; il ne me reste que le plaisir, la jouissance illusoire, dangereuse, mortelle du « tout, tout de suite » si bien exploitée par les techniques marchandes et la virtualisation des transactions. Une société qui réduit l’esprit à la matière, qui traite les sujets comme des objets négociables, le désir comme un besoin, ne peut que renvoyer chacun à sa part obscure et dissimulée, au négatif qui nous habite tous.

Du coté des puissants de ce monde en défaillance la crise peut se lire comme la résultante de profonds mouvements régressifs :
- l’avidité orale d’abord, la cupidité inassouvissable, « greed », la rapacité insatiable, le besoin de tout prendre, à tout prix, de tout avoir sans limites, dans la servitude toxicomaniaque au principe de plaisir, une fuite sans fin ;
- -la rétention anale ensuite, l’exigence de tout garder, de ne rien restituer, de conserver à son seul usage les richesses ainsi accumulées et les pouvoirs qu’elles procurent, dans l’asservissement passif aux reliquats de la mégalomanie infantile : maîtriser, contrôler le monde, exercer cyniquement, voire sadiquement une emprise sur l’autre.

Mais pour les peuples et les personnes, quel sera l’avenir de ces désillusions, de ces malgouvernances qui sont des maltraitances d’Etat ? Cette banqueroute systémique ne peut conduire, dans un premier temps, qu’à plus d’exclusions (par le nombre d’exclus et par la violence de ces mouvements de rejets) et à des modes de fonctionnements psychiques, individuels et collectifs, plus régressifs, plus dépressifs, plus agressifs ; le monde, anxieux, souffre et peut ne pas cesser de souffrir.

Plus régressifs : après cette religion mondiale qui magnifiait le quantitatif, l’évaluable, le simple, le visible, le consommable, le rentable, le rapide, le matériel, pour tout dire l’objet au détriment du sujet, la phobie d’un avenir incertain et imprévisible renvoie à un passé plus lisible, au « bon vieux temps », à un monde ancien moins incertain, plus simple et plus réel.
Plus dépressifs : la décroissance sociale, le déclin économique, outre qu’ils nourrissent les angoisses à la fois réelles (l’emploi, le logement, la santé) et archaïques (le sentiment d’être seul au monde, sans secours ni recours, le retour à la détresse originelle) sont vécus comme autant de rabaissements humiliants, de blessures narcissiques conduisant à la dépressivité.
Plus agressifs : il n’est pas d’explosif plus dangereux que l’alliage de l’injustice et de l’impuissance, les politiques ne devraient pas l’oublier. Sont ainsi réactivés les pulsions les plus archaïques, les instincts les plus primitifs ; la peur de l’avenir, pour soi, pour ses enfants induit des attitudes frileuses, anxieuses mais aussi furieuses : la recherche d’une autorité qui restaurera le narcissisme et garantira un ordre, même au détriment des libertés fondamentales. Les raisins de la colère peuvent dévaster les sociétés les plus cultivées et structurées, l’histoire n’a cessé d’en témoigner.

Mais la crise n’est pas que Thanatos, c’est aussi une chance. La crise, le conflit sont consubstantiellement liés à la vie, à Eros. Il y a là une occasion unique pour désincarcérer le monde du modèle monstrueux dans lequel nous vivons encore : mensonger, absurde, factice et artificiel, truqué et hypocrite. Un monde où l’homme est réduit à un misérable petit tas de neurones, à une alchimie d’acides aminés ou à d’improbables circuits bio électriques. Un monde où le sujet, fils du siècle des Lumières, serait réduit au statut de variable d’ajustement, mesurable et mesuré, formaté et prédictible, et s’effacerait au profit de l’homme comportemental et neuro-économique. Un monde où l’Esprit s’incline devant l’imposture d’une pensée dominante marquée par le conservatisme, le scientisme, la marchandisation de la personne, soit une véritable forfaiture. La crise peut ainsi conduire à un mouvement naturel de libération à condition que les plus résilients d’entre nous évitent la maladie de la crise, la crise malade d’elle-même, en la pensant, en l’élaborant, en nous offrant l’opportunité de bâtir un monde neuf et propre.

Il faut revenir aux fondamentaux qui ont pour noms : l’homme, ses origines, son destin, sa finitude, la dérisoire précarité de sa traversée en même temps que la certitude de son sens. L’homme comme totalité, voire comme totalité infinie et non comme une multiplicité d’états détachables et soumis à des manipulations de circonstance. L’homme, par nature unique, indivisible et irréductible à tout modèle totalisant, l’homme qui veut ne pas subir, qui sait dire non et demeurer un pousseur inlassable de rochers, mais cette fois ci jusqu’au sommet de la montagne, pour mieux découvrir les autres chaînes qu’elle masquait, en éternel amoureux de la liberté et de la beauté, comme principes et volontés.

Henri Sztulman

Le Monde, 28/02/2009

2°  Par ailleurs il me semble nécessaire de rappeler, à quelques semaines d’échéances électorales décisives, dans un contexte mondial de délitescence de la pensée et de désagrégation des repères, comment, il n’y pas si longtemps, trois implacables dictateurs s’emparèrent du pouvoir par la voie démocratique en respectant les procédures constitutionnelles ( jusqu’à la prise du pouvoir).

Hitler

Le parti nazi (NSDAP) obtient 2,6 % des voix en mai 1928, 18,3% en septembre 1930, 37,4 % en juillet 1932 , 33,1% en novembre 1932, date des dernières élections libres. Les événements se précipitent alors: d’abord Hitler, dont les SA maintiennent une agitation inquiétante dans le pays, est nommé chancelier du Reich par le Président Hindenburg le 30 janvier 1933; le 27 février 1933 l’incendie du Reichstag (jamais élucidé, attribué par les nazis aux communistes), mais qui  ouvre remarquablement, en quelques heures, la voie au  décret du « Président de la République » du 28 février 1933; basé sur l’article 48 de la constitution, il permet à Hindenburg, manipulé par Hitler, de « prendre toute mesure appropriée pour sauvegarder la sécurité publique » et donc de suspendre toutes les libertés civiles de la République de Weimar (liberté de circulation, d’expression, de réunion, de la presse…Dans ces conditions les élections du 5 mars 1933, falsifiées par le nouveau pouvoir, donnent 43,9%  des voix au parti nazi et permettent à Hitler de faire voter la loi des pleins pouvoirs le 24 mars 1933, loi qui restera en vigueur jusqu’en mai 1945. Cet ensemble de dispositions, votées par les représentants du peuple, rassemble les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) entre les mains du « Führer » qui est désormais libre de dévaster son pays, l’Europe et le monde. Le processus de prise de pouvoir, par la voie électorale, a répondu formellement aux procédures constitutionnelles. Tout était écrit dans Mein Kampf.

Mussolini

Ancien militant du parti socialiste italien avant la première guerre mondiale, Benito Mussolini fonde en novembre 1921 le parti national fasciste et place ses militants, les chemises noires, au service de la contre révolution. Avec des effectifs supérieurs à 700 000 partisans, ce parti ne parvient toutefois  pas à convaincre les électeurs. Mussolini utilise alors la menace et organise une marche sur Rome, avec ses forces paramilitaires. Le roi Victor Emmanuel III n’ose pas décréter l’état de siège par crainte d’une guerre civile et nomme Mussolini chef de gouvernement le 22 octobre 1922, poste qu’il ne quittera que le 25 juillet 1943. En apparence respectueux au début des règles constitutionnelles, il s’en affranchit rapidement, obtient sous la menace l’attribution par la chambre des députés et le sénat des pleins pouvoirs et la modification radicale des lois électorales. Ainsi en avril 1924 le parti national fasciste recueille 60% des suffrages et devient majoritaire. Dès lors la dictature, que rien ne retient, peut dérouler ses crimes: assassinat du grand opposant Giacomo Matteoti le 10 juin 1924, proclamation à l’automne 1926 des lois de défense de l’État, dites lois « fascistissimes » qui instaurent le parti unique, suppriment les syndicats et créent une redoutable police politique l’OVRA. Le régime totalitaire peut désormais travailler à l’avénement de l’ »Homme nouveau » et Mussolini s’associer aux forces de l’Axe pour supplicier l’humanité. Là encore la conquête du pouvoir s’est inscrite dans la cadre constitutionnel.

Pétain

Philippe Pétain achève sa carrière d’officier supérieur, à la veille de la première guerre mondiale, avec le grade de colonel…Rappelé en 1914 il gravira tous les échelons du cursus honorum jusqu’au maréchalat. Ambassadeur de France à Madrid en septembre 1939 il refuse d’enter dans le gouvernement Daladier, et en mars 1940 dans celui de Paul Reynaud. Selon le regretté Jean Louis Crémieux-Brilhac, Pétain « partage le mépris de la droite antiparlementaire pour le régime qui l’a couvert d’honneurs…Il ne voit en Hitler qu’un Guillaume II plébéien, il ne doute pas que l’on puisse s’accommoder avec lui… ». Dès le 13 juin, la bataille de France perdue, Pétain, désormais vice président du conseil, exige l’armistice et met sa démission dans la balance. Il obtient la démission du cabinet Paul Reynaud, le 16 juin, et sa nomination comme président du conseil par le président de la République, Albert Le brun. Pétain fait aussitôt « don de sa personne à la France » et fustige « l’esprit de jouissance (qui) l’a emporté sur l’esprit de sacrifice ». L’armistice; approuvé par le conseil des ministres (que de nombreux patriotes avaient  quitté) est signé le 22 juin 1940. Entre temps Charles de Gaulle et le début de la France Libre sauvaient l’honneur et bientôt, avec les Alliés, la France.  Mais Pétain continue, en respectant les formes. Le 10 juillet 1940 il fait voter par les deux chambres réunies au casino de Vichy la célèbre loi constitutionnelle qui « donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain ». Le lendemain 11 juillet par trois « actes constitutionnels » Pétain se proclame « chef de l’État français » (la République a disparu) et s’attribue personnellement l’ensemble des pouvoirs (constituant, législatif, exécutif et judiciaire), exactement comme Hitler et Mussolini. Il décrète l’arrestation, dès 1940, de Léon Blum, Georges Mandel, Édouard Daladier et Paul Raynaud. Les lois antijuives et toutes les horreurs annoncées ont désormais le champ libre. Tous s’est en apparence déroulé selon les procédures.

Hitler, Mussolini, Pétain: trois dictatures sanglantes, tous tyrans sanguinaires, fossoyeurs des libertés, assassins des droits de l’homme et d’abord du premier, soit le droit à la vie. Pour les deux premiers ils avaient annoncé leurs programmes mais surtout chacun s’est plié benoitement aux procédures constitutionnelles pour accéder au pouvoir. S’il y eut, eu égard de l’histoire, coup d’Etat, ce fut légalement. Ne l’oublions pas, après tant d’autres alertes « légales » (Brexit, situation en Pologne, Hongrie, voire Autriche, élection insupportable du personnage d’extrême droite aux États Unis) et à la veille d’une séquence électorale à hauts risques en France. Bientôt je vous parlerai de l’éthique de responsabilité et de l’éthique de conviction.

17 réflexions au sujet de « Le nouveau monde, suite »

  1. Texte exhaustif, magnifique. Comme un grand cri de colère, une mise en garde. Cet espoir, à la fin, peut-il nous rassurer ? Je m’y accroche en tout cas.
    C’est aussi de l’injure et du mépris pour nous tous qui ne faisons pas grand chose d’autre que profiter des opportunités, consommer, se protéger des autres. La lucidité est cruelle, nous devons l’accepter.

    1. A vous et à Joël je rappelle que ce neveu de Freud (deux fois, par son père et par sa mère) effectua toute sa carrière aux États Unis, et fut sans doute le premier « spin doctor » de l’histoire. Son ouvrage « Propaganda » décrit les méthodes de persuasion et de manipulation, utilisées à des fins politiques. Il fut un membre essentiel de la commission Creel chargée par le président Wilson de faire basculer l’opinion publique, largement pacifiste, vers l’engagement militaire en Europe (la célèbre image iconique « I want you for U.S. Army ». Mais aussi il aida, comme publicitaire, le lobby du tabac à convaincre les femmes de fumer; la multinationale United Fruit à établir son empire sur les « républiques bannières ». Il semble que ses travaux théoriques sur les méthodes de propagande aient inspiré Goebbels. Il fut un des premiers publicitaires de l’histoire mais il illustra aussi, comme il se référait au corpus de la psychanalyse, une des premières monstrueuses déviations qu’elle eut à subir.

      1. Merci beaucoup pour toutes ces précisions sur Bernays… Le terme de « première déviation monstrueuse » me semble fort à propos concernant sa pratique effectivement monstrueuse, selon moi. Même si Freud et tous les autres n’y sont pour rien…

  2. Un changement en profondeur, à l’intérieur même des institutions, voilà ce dont le peuple à besoin pour l’horizon 2017. Lorsque dans un pays comme le nôtre où nous pouvons être « contrôleur sans jamais avoir été acteur » (Pierre Conesa) forcément on se trouve face à un décalage. Tous nos politiques sortent de la même école et je trouve cela problématique, pas vous? Aujourd’hui, comme dans l’histoire auparavant, on se trouve dans une époque où le peuple à besoin que l’on s’occupe de lui mais les marchés financiers sont beaucoup trop puissants et souhaitent poursuivre leurs profits grâce à la mondialisation. Les politiques, quant-à-eux, sont dans leur petite sphère et leur « guerre nombriliste » oubliant ainsi tout le reste…
    Le Brexit, l’élection américaine, nos propres questionnements face à la probabilité du devenir d’une France que je qualifierai de l’horreur, n’est en réalité que la conséquence logique des actes effectués par ces même personnes en qui nous avons cru et que nos institutions ont « validées ».
    L’espoir ne peut advenir que si l’on aide ceux qui osent mais il faut reconnaître que l’on préfére les passer sous silence parce qu’en réalité rien n’est simple (ex: Panama Papers…).
    Contrairement à cette idée que nous ne faisons que profiter et nous protéger, je pense que nous essayons simplement de survivre.
    Je crois profondément que tout peut changer mais ma lucidité me rattrape lorsque j’entends quelques timides discours en ce sens, sans en fin de compte de réelles convictions…
    Le combat, devant nous certainement mais quelle clé donner pour espérer une issue à celui-ci?

    1. Je vous remercie pour votre commentaire et comprends votre perplexité. Le spectacle du monde n’encourage pas. Mais comme le veut la devise des Orange Nassau il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Entreprendre quoi? Mais tout: parler, écrire, agir, se réunir, débattre, proposer. Refuser. Et cela toujours dans le partage et la solidarité. Parce que le monde, c’est nous. Il est utile d’analyser, de comprendre les mécanismes et processus qui ont débilité notre monde, mais n’oublions jamais que nous sommes part des systèmes et donc qu’unis nous pouvons mettre un terme aux dérives monstrueuses qu’ils autorisent. N’ayons pas peur, grâce à Edgar Morin, de la complexité que nous opposent les experts, plus compétents pour justifier leurs erreurs récurrentes dans la prévision que pour nous offrir une lecture intelligible de l’état du monde. Ils se réfugient dans la technique, maintenant soutenue par les algorithmes et les big data pour nous refuser une « connaissance expertale » qui leur serait réservée. Rien n’est si compliqué ni ne dépasse nos entendements, surtout quand nous groupons nos compétences individuelles. Fortuna audaces juvat.

  3. Merci, mille mercis pour vos deux textes, dans lesquels nous pouvons trouver courage, détermination et lucidité.
    Il en faudra certainement, entre les uns et les autres, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique (et ne pas oublier les populistes des ex-pays de l’est, de la Pologne à la Hongrie, tout aussi terrifiants, mais au moins n’ont-ils pas deux flottes et des sous-marins lanceurs d’engins).
    J’ai été personnellement impressionné par la lecture d’un texte de Michael Moore, écrit peu de temps avant les élections américaines, et traduit en français ici http://www.huffingtonpost.fr/michael-moore/cinq-raisons-pour-lesquelles-trump-va-gagner/ À lire absolument.
    Haut-les-cœurs !

    1. Ni Sigmund Freud, ni Jacques Lacan ne sont responsables des stupidités de leurs épigones.
      Pour ma part la corruption représente le cancer de la démocratie, » le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres » selon Winston Churchill.

  4. Je ne dis pas que la corruption (du petit fraudeur qui ne paie pas son ticket de métro au plus gros poisson) est un bien, mais qu’il est intrinsèque à l’être humain et qu’il faut l’intégrer dans la réflexion. Nous le savons maintenant. Le métier de politicien est impossible. La corruption est incluse dans sa défintion même. Nous savons bien comment se passe toute embauche: Je vous donne tel avanatage, mais gare à vous si vous en abusez,… Nous ne pouvons demandez plus à un être humain que ce dont il capable,.. Freud lui-même a profité de son mariage « arrangé » pour pouvoir ouvrir son cabinet. Et aussi de quelques malversations de Bernays. Doit-on pour autant, condamner définitivement la psychanalyse? Ou fermer les yeux devant un: Caravage, dont la peinture est certainement imprégnée de sang (excellent pigment)?

    1. Quelle triste vision du monde, quel pessimisme désabusé! Je ne suis ni béat ni naïf, je n’ignore pas que le mal gite en chacun de nous mais je proclame aussi que l’inverse est absolument vrai, que chaque être humain porte en lui une étincelle éblouie d’humanité. Thanatos et Éros, c’est la théorie des passions…

  5. Rimbaud 2017

    Cher Docteur,

    Voilà quelques réflexions.

    Lors de la présentation de votre dernier livre « Rimbaud l’impossible amour » aux Ombres Blanches fin janvier 2017, vous avouez que les poèmes, les « belles rimes »,( rimsbeaux ), jusqu’à la prose de Rimbaud, (d’une inquiétante étrangeté), vous ont hanté depuis votre adolescence jusqu’ à aujourd’hui. On dirait que ce très long dialogue interne entre vous et Rimbaud, outre tombe, avait fort influencé votre regard et votre approche thérapeutique envers les adolescents perturbés et perturbants que vous avez traités à l’Hôpital de Jour des Adolescents en tant que directeur et psychiatre en chef. En tout cas, votre passion pour Rimbaud, ce jeune homme profondément troublé pourtant surdoué, qui apparemment n’est jamais réellement sorti de l’adolescence, s’est bien ressentie chez vos auditeurs. Aussi, en nous plongeant dans le vif de l’intime de sa dynamique familiale traumatique, vous avez réussi à éveiller en nous, en dépit de la complexité de son caractère et de sa vie, un sentiment de tendresse à son égard. Dans le fond, ce qui nous touche presque tous chez ce personnage plus grand que nature n’est pas simplement son parcours tragique, mais le fait que sa vie et ses vers nous ramènent au désarroi et aux fantasmes de notre propre adolescence, souvent vite oubliés lorsqu’on assume les responsabilités familiales et professionnelles à l’âge adulte.

    Dès le départ, vous avez renoncé à vous servir d’ une perspective psychiatrique réductrice, nonobstant une prétention littéraire, pour nous sensibiliser à ce qui a pu générer l’ instabilité psychologique de Rimbaud agie par ses multiples périples à la fois psychique, poétique, et géographique. Plutôt que nosographique, vous avez placé Rimbaud dans une clinique de l’impossible dans laquelle vous l’avez fait survoler tant l’impasse d’un diagnostique du DSM que les fausses routes d’innombrables mythes à son propos. Ainsi, vous avez restitué son statut d’ immortel et préservé sa liberté post-mortem pour laquelle il vivait et mourait.

    Dans cette clinique particulière que vous lui accordez, vous mettez en exergue sa quête perpétuelle et malheureusement inaccomplie de l’amour, fortement motivée par la carence affective de sa mère et l’abandon réel de son père. Vous évoquez que non seulement est-il orphelin de mère puis de père, mais encore il devient l’abandonné éventuel de toute sa fratrie sauf la plus jeune, Isabelle. A savoir :
    à quelques mois, puis à 17 ans ses deux sœurs Vitalie sont respectivement « dévitalisées » ; son frère aîné, Frédéric, quitte très jeune le foyer familial pour partir à l’étranger afin de faire son service militaire, comme son père, son grand-père et qui sais-je encore de ses lignées masculines. Ce serait surtout à partir de 6 ans que la vie de Rimbaud commence à faire le vide : son père disparaît et sa mère est en deuil et trop préoccupée par le soin de sa toute petite fille pour s’occuper de lui. Dans de telles conditions émotionnellement déficitaires, il serait très probable que Rimbaud, afin de survivre psychiquement, n’avait pas de choix que de fuir à son tour pour se lancer dans une recherche frénétique de l’amour et de l’absolu ailleurs : au début dans la prosodie, après dans l’espace, et finalement dans la mort. En mourant, on pourrait espérer que pourraient se rejoindre « le regard bleu qui ment » de sa mère et le ciel bleu impalpable paternel vers lequel il se tournait si souvent dans ses poèmes et ses voyages pour trouver la liberté, les illuminations et une semblance de réconfort, … après cette séparation parentale insupportable. Alors, à ce crépuscule, leur fils « tronçonné », presque coupé en deux par l’amputation de sa jambe, aurait pu trouver enfin une unité et une paix intérieures.

    Dans toute vraie tragédie, et notamment celle du Roi Oedipe, les protagonistes réalisent l’oracle funeste de leur destin de façon paradoxale en employant héroïquement tous les moyens pour l’éviter. Comme vous l’avez bien remarqué, à son insu, et à travers ses « fulgurances et répugnances », Rimbaud tombe dans une répétition familiale qui lui est fatale: à la quête inconsciente d’un père inconnu où il finit presque par l’ incarner, (pour le raviver?) , il suit les pas paternels dans le désert africain mais échoue à une carrière militaire de brève durée. Plus tard, à la recherche de l’or, en tant que aventurier, négociant et entrepreneur dans le transport de marchandises et d’armes, il perd tout son argent et compromet gravement sa santé. Une quinzaine d’années après le décès de sa sœur bien aimée, Vitalie la seconde, (qui porte ce prénom fatidique si on compte aussi sa première sœur décédée à la prime enfance et sa mère, cette mère morte comme dirait André Green), ce « marcheur éternel » est atteint d’un cancer au genou comme elle, le condamnant à ne plus marcher, la marche étant son modus operandi autant que son modus vivendi. Ayant abandonné sa vocation poétique et l’Europe à la mort de cette sœur, il se réfugie en Afrique sans savoir qu’un nombre important de ses poèmes étaient publiés par Verlaine, pouvant le faire sortir de la précarité et ce qui lui accordait un succès posthume foudroyant.

    Il s’avère que les multiples fugues de Rimbaud continuent à brouiller les pistes pour ceux qui veulent une fois pour toutes comprendre ce personnage quasiment insaisissable. Je prends un exemple. Dans sa quête désespérée de l’amour pour combler les lacunes affectives de ses parents, un amour impossible car, comme vous l’expliquez bien, il ne l’a jamais ressenti de sa mère ni de son père, il fuit son village ardennais de Charleville afin de gagner la capitale, Paris, où il s’engage dans une relation amoureuse et torride avec Verlaine. Il n’avait que 17 ans et s’est trouvé seul, sans le sou et sans soutien familial ni amical. (Aujourd’hui il serait question de détournement de mœurs d’un mineur!) Il désirait être intégré dans le groupe de Parnassiens, ces poètes ultérieurement appelés « maudits ». Verlaine lui promettait amour, logement, et célébrité. Vous postulez que son homosexualité était suspecte. Je suis d’accord avec vous pour des raisons suivantes : D’abord, cette relation « amoureuse » avec Verlaine devait bien résonner chez Rimbaud avec son projet d’un dérèglement de tous les sens, jusqu’à « s’encrapuler ». Ensuite, pour la première fois de sa vie, il avait de l’emprise sur quelqu’un et en particulier sur un homme qui était non seulement un poète renommé, mais encore était de 10 ans son aîné. Quelle satisfaction pour un fils possédé par le fantôme de son père ! Enfin, j’ai remarqué que dans beaucoup de ses poèmes et de ses écrits antérieurs à cette rencontre, il est question de demoiselles charmantes et de leurs baisers imaginés. Par contre, dans d’autres poèmes plus tardifs surviennent les images d’ un féminin répugnant et plus vieux. (Les Voyelles) S’agirait-t-il de réminiscences maternelles qui l’auraient inhibé d’un comportement plus séducteur envers les filles qu’il fréquemment fantasmait plus jeune? Rimbaud, pédéraste mais pas forcément homosexuel. Tant d’hypothèses invérifiables!

    En tout cas, sa soif de liberté semblait s’originer dans un désir pressant d’échapper et à tout prix à la dominance et au remarquable manque de sensualité de la part de sa mère. Homme profondément solitaire et à la recherche continuelle de l’amour, il se peut que Rimbaud ait découvert une solution, au moins, temporaire et devenue par la suite emblématique chez lui : « Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens », écrit-il, mais raisonné ajoute-il plus tard pour ne pas tomber dans la folie ? Dérèglement de tous les sens pouvait lui offrir deux avantages considérables : l’expérience d’une hyper sensualité afin de dépasser la sensualité même, lui permettant d’atteindre un état d’extase ; l’expérience synesthésique d’une grande puissance existentielle dont il se servait dans sa poésie (astuce poétique (moderne ?) (Baudelaire et les Correspondances) pour révolutionner la langue et le monde.

    Vous commencez votre livre (et aussi votre conférence) par une lettre supposée rédigée par Rimbaud sur son lit de mort à l’Hôpital de la Conception mais en fait composée par vous-même. Cet « ultime témoignage » comporte un résumé de sa vie, ce qu’il a vécu et ce qu’il chérissait le plus au monde. C’est la fin de cette lettre que je trouve la plus énigmatique et peut-être la plus révélatrice dans votre lecture de cet auteur : «Jamais de ma naissance à ce jour de ma mort, jamais vacilla ma raison, moi qui fut l’ennemi implacable de la Raison. Je sus, dans ces tourments insensés, ne pas plier aux visions qui m’habitaient.Mais mon corps, finalement, fut le traître qui m’abattit. Le marcheur éternel dut recevoir cette maladie de la marche, dans mon genou installé, dans ma jambe enfin tronçonnée. Je savais tout cela depuis toujours. Peut-être l’ai-je voulu ainsi. Faute d’Amour…

    Pour moi, la force de « cet écrit final» de Rimbaud ne réside pas uniquement dans l’aveu qu’il regrette de ne pas avoir réalisé l’Amour dans sa vie qu’il cherchait si ardemment, (et d’ailleurs que nous cherchons tous)  et par défaut, s’abandonne à la mort ( « Peut-être l’ai-je voulu ainsi. Faute d’Amour… »). Sa plus grande force à mon avis se trouve plutôt dans « sa déclaration » qu’il savait ce qu’il allait vivre avant de l’avoir vécu. « ma jambe enfin tronçonnée. Je savais tout cela depuis toujours ». Ce constat n’est pas seulement fataliste. Il implique qu’au fond de lui-même, il a cru savoir en avance ce qu’ il était destiné à vivre et en restait fidèle. En même temps, il suggère que Rimbaud a expérimenté un rapport inhabituel voire exceptionnel avec son inconscient et cela à quelques décennies avant la naissance de la psychanalyse ! N’est-ce pas voyant, prophétique, et profondément surréel ? Sinon, Rimbaud, agonisant, arrive à comprendre toute la trajectoire de sa vie dans un après coup extraordinaire. Ne serait-il pas une manière de combler sa vie, en trouvant son véritable sens juste au seuil de son achèvement ?

    Cette lettre que je vous écris inspirée par votre livre et votre discours sur Rimbaud n’étaient pas facile pour moi d’écrire, premièrement à cause de mes difficultés en français et secondement pour développer mes idées d’une manière cohérente et sincère.

    Cela m’a fait plaisir de vous voir en personne aux Ombres Blanches .

    Certainement Rimbaud va continuer à faire couler de l’encre et à provoquer des interprétations diverses concernant son œuvre et son être. C’est pour cette raison qu’il appartient à la littérature classique française et mondiale en demeurant un miroir pour beaucoup d’entre nous.

    Félicitations,

    Déborah

  6. Merci, chère correspondante, pour ce commentaire inspiré et cette analyse si sensible. Vous, dont la culture natale vient d’outre atlantique, avez parfaitement saisi le caractère éternellement dissident et réfractaire de l’adolescent génial comme de l’aventurier (au sens Livingstone) marcheur éternel vers les ailleurs. Oui, dans ses mots embrasés et dans ses symptômes tragiques il dit quelque chose, quelque chose d’essentiel, de la psychanalyse in statu nascendi. En cela votre contribution, que vous auriez du inscrire dans la suite du papier sur Rimbaud, trouve finalement bien sa place ici, dans « Nouveau Monde ». Merci.

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