Les lendemains qui déchantent

Cette élection n’ouvre pas la possibilité d’un vote plaisir et joyeux mais impose la nécessité d’éviter le déplaisir d’une hideuse défaite de la République, de la démocratie représentative et de l’Europe. Le psychanalyste est averti des périls auxquels expose le principe de plaisir.

Appliquant la distinction de Max Weber, je dois cette fois ci renoncer au charme excitant de l’éthique de conviction et obéir à celle de responsabilité, le but premier et absolu étant de barrer la route à la candidate du Front National, mortel et durable danger, but auquel tout doit être subordonné.

Pour atteindre cet objectif, le meilleur – pour ne pas écrire le seul- choix s’incarne dans le candidat d’En Marche, le plus rassembleur, si toutefois il se qualifie pour le deuxième tour. Et donc de voter pour lui dès le premier. Je ne peux évidemment pas voter pour aucun des deux candidats présumés délinquants (Le Pen et Fillon) et non plus pour les « petits » candidats qui n’ont aucune chance de figurer au second tour (dont Hamon malheureusement).

Choix par défaut, ou par dépit ? Pas seulement, car quelle que soit la sympathie que suscitent le candidat des insoumis, sa culture, sa verve et son engagement ,il y a dans son programme et sa gouvernance actuelle de nombreuses raisons de s’inquiéter. Si dans un face à face avec le FN, je peux raisonnablement redouter sa défaite et l’arrivée au pouvoir de la formation raciste et antidémocratique d’extrême droite, sa victoire (pourtant mille fois nécessaire et souhaitable dans ce cas de figure) peut aussi, par divers aspects, alarmer.

Quelles sont mes appréhensions?

1° Dans un monde redoutable (Trump, Poutine , et consorts au Moyen Orient et en Asie) ce candidat veut toutefois exfiltrer la République française de l’Europe et de l’Euro, et se rapprocher des positions de la Russie;  par ailleurs mention est faite d’une association avec l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (Alba) de Fidel Castro et Hugo Chavez , avec quelques pays d’Amérique latine et comme observateurs la Syrie et l’Iran (comprenne qui pourra ).

Son ami Poutine s’est déjà emparé de la Crimée et d’une partie de la Géorgie (par la force militaire), maintient le Kosovo dans un statut ambigu, menace implicitement les trois pays baltes, Lituanie, Lettonie et Estonie, et à la limite la Moldavie et la Pologne. Le candidat ne formule aucun jugement sur ces conquêtes impériales mais émet le désir de « rediscuter de toutes les frontières de l’Atlantique à l’Oural ». Il ne faut pas ouvrir la boite de Pandore.

Son amitié pour Chavez (puis Maduro), pour Fidel (puis son frère) porterait à sourire si les politiques économiques de ces  » leaders emblématiques » n’avaient pas conduit à la ruine totale du Venezuela et de Cuba. Sans parler des droits de l’Homme.

Au Proche Orient, il attaque sans cesse les « mercenaires »  d’Arabie saoudite, du Qatar, de Turquie mais demeure terriblement silencieux sur les chiites de Damas (les gazeurs), d’Iran et du Hezbollah libanais, tous manipulés et coordonnés par la Russie.

Dois-je redire que l’organisation du « Frexit » (après six semaines de palabres et un referendum) est une insulte à notre sécurité, notre stabilité, notre espérance et notre histoire? Je le redis.

2° Le désir d’aller vers une nouvelle République, pourquoi pas? Il faut réactualiser, tenir compte d’un contexte totalement métamorphosé en 60 ans, mais pas par ces procédures et avec ces desseins. Oui cette Constituante (interdite à tous les anciens parlementaires de la Vème République), la révocation des élus par referendum, le referendum d’initiative populaire (au risque du rétablissement de la peine de mort et d’autres régressions sociétales), l’instauration de la proportionnelle intégrale (dans notre pays, en 2017, un électeur sur deux forme un vote de refus radical) ouvrent la voie au totalitarisme (à tout le moins à l’autoritarisme) et au populisme (en tout cas à la démagogie). Ce que nous refusons au FN,  nous ne pouvons l’autoriser à la « France insoumise ».

3° Pour la politique économique, je ne suis pas en mesure d’en juger (les économistes eux mêmes ne parviennent pas à s’accorder, chacun des « grands » candidats a les siens) mais force est de constater qu’il n’y a pas de chiffrage précis, que les dépenses nouvelles considérables (évaluées en centaines de milliards) ne sont pas compensées par des recettes, que dire de la dette: « c’est de la rigolade » (tous nos compatriotes qui ont souscrit un emprunt comprendront l’irréalisme de cette saillie), que la sortie de l’Europe et de l’Euro ne peuvent conduire qu’à un appauvrissement catastrophique de la France et des français.

Je n’oublie pas les tristes exemples: Tsipras  et Syriza en Grèce, la gouvernance municipale de Podemos en Espagne et des 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie, la lamentable dérive de Jeremy Corbyn en Angleterre qui n’a rien fait de sérieux pour empêcher le « Brexit ». Tant d’autres vendeurs mensongers de rêves impossibles.

UNE ÉTRANGE ATMOSPHÈRE

Nous vivons une période bien particulière, dans le monde comme dans notre pays. Jamais les progrès des connaissances n’ont été aussi rapides, les mutations économiques, sociales et sociétales aussi profondes, les développements à venir aussi incertains; la compréhension d’un monde complexe, indéchiffrable et imprévisible, nous échappe.

Cette confusion énigmatique s’accompagne d’un sentiment général de désillusion, de déconvenue, de désenchantement et finalement de colère : ce que je ne peux comprendre, ce qui m’apparait comme un avenir d’autant plus inquiétant que je vis mon présent comme arbitraire et injuste, nourrit en moi une rébellion où la passion prend le pas sur la raison.

Une étrange excitation s’empare de beaucoup d’entre nous qui, las d’être déçus, tristes de se sentir déprimés, épuisés de ne jamais voir la fin de la « crise », effondrés de ne pouvoir promettre à leurs enfants l’ascenseur social de jadis, veulent décompresser, se libérer, se « défouler ». Au moins se faire plaisir, in fine, avec ceux qui disent non, qui sont contre le « système » (tout en aspirant à y entrer et à le diriger), qui dénoncent à défaut d’énoncer.  La radicalisation ne menace pas seulement une jeunesse désorientée et ouverte aux discours extrémistes, mais aussi tous ceux qui sont ou se vivent « laissés pour compte ». Dans l’ultime semaine avant le vote ces citoyens désabusés, peut être désespérés, ont choisi Trump, ont voulu le « Brexit », il y a quinze ans ils ont qualifié Jean Marie Le Pen et éliminé Lionel Jospin, et le lendemain ce fut, pour tous, la gueule de bois. C’est cher payé l’esprit de revanche, la jouissance d’un moment au prix des douloureuses désillusions voire de souffrances durables pour de nombreuses années.

Nous, chacun et tous, valons plus que cette fascination par le vide, ce vertige du risque, cette aspiration au hasard comme destin. La « Française des jeux » est là (Panem et circenses) pour répondre à ce besoin primitif, de l’ordre de la pensée magique. En dépit des difficultés, ou peut être, en raison de ces difficultés, ayons la force et le courage de refuser la suspicion généralisée, refusons les commodités apparentes et éphémères du populisme, qui vire rapidement au nationalisme et au totalitarisme. Nous méritons mieux que cet avenir passéiste que veulent nous imposer les déclinistes qui ne croient ni en nous, ni  au progrès, ni en la France, ni en l’Europe.

Je nous souhaite, à toutes et tous, d’écarter les monstres du passé totalitaire, les illusions romantiques des rêves irréels et d’épouser le futur. En Marche!

9 réflexions au sujet de « Les lendemains qui déchantent »

  1. Bonsoir et surtout merci pour votre texte M. Sztulman. Je ne suis pas militante dans l’âme mais j’avoue tenter de répondre au mieux, de part mes pensées, à cette situation difficile qui nous entoure dans ce contexte électoral plus qu’étonnant et de ce fait, je rejoins vos dires sur plusieurs points. De la génération des trentenaires, j’émets un constat plus qu’ accablant autour de moi, tant je m’aperçois que les personnes que je fréquente ou que je rencontre ont, soit oublié l’histoire (ce dont nous avions déjà débattu dans l’article sur le nouveau monde du 09 novembre 2016), soit la défend dans le mauvais sens, en dénigrant ce pour quoi nos ancêtres se sont battus et bien évidemment, l’actualité mondiale ne leur sert pas à analyser ce qui se passe pour prendre les mesures qui s’imposent mais à être le prétexte de leurs querelles…
    Bref, quelques lignes justes pour vous dire que vos écrits sont une bouffée d’oxygène pour ceux qui, comme moi, aiment la clarté et la mémoire et essaye d’avancer :)
    Très cordialement.

  2. résumons : lorsque la maison brûle on ne regarde pas la couleur du casque du pompier; il faut éteindre l’incendie. oui Henri seul le soldat Macron peut nous éviter une catastrophe et dans ton dernier article « le printemps avant l’hiver » je partage le passage sur notre responsabilité et je m’inquiète du fait que certains de mes amis vont voter par fidélité ou idéologie ; c’est un luxe que le vent mauvais ne nous permet pas.

    1. Comme toi je suis préoccupé de constater la dissolution du réel autour de moi. Le réel est que pour la première fois depuis Pétain et Vichy, soit il y a trois quart de siècle, la République court un risque avéré. Celles et ceux qui choisissent de satisfaire le besoin de voter selon leur coeur (et peut être pour d’autres raisons…) ne mesurent pas que ce serait peut être la dernière fois. Je souhaite me tromper.

  3. Avant toute chose, je me sens obligé de préciser que je n’ai pas voté pour l’extrême-gauche. Et s’il manquait des raisons à toutes celles listées avec justesse par Henri Sztulman, ajoutons-y celle-ci : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/20/mis-en-cause-par-les-partisans-de-melenchon-le-dessinateur-joann-sfar-replique_5114476_4854003.html, et ce qu’elle révèle.
    Pour autant, je ne partage pas votre avis. Voter pour « En marche », c’est voter pour un ancien banquier de Rothschild banque privée, quelqu’un dont les archétypes sont ceux-là mêmes qui ont conduit à la crise funeste de 2008. Rothschild banque privée est le même type d’établissement que Lehman Brothers ou Goldman Sachs. Cet argument est connu, mais je voudrais le rappeler. Nous pouvons bien entendu voter pour lui, mais que ferons-nous lors de la prochaine élection ? Puisqu’il est évident – selon moi – qu’avec un programme libéral tel que celui esquissé par Emmanuel Macron, nous aurons un nouveau rendez-vous électoral très compliqué à négocier.
    Par ailleurs, peut-être qu’une partie du vote Front National provient de personnes qui ont peur du « déclassement », un terme assez vague et fourre-tout mais qui a l’air de faire consensus, mais je crois surtout que l’on sous-estime la progression de territoires de très grande pauvreté dans notre pays. Dans les territoires tenus autrefois par le Parti Socialiste, du côté de Carmaux dan le Tarn, patrie de Jean Jaurès, je vois désormais dans les vide-greniers des femmes et des hommes vendre des petits bocaux vides de confiture pour 0,05 centimes d’euro, et d’autres situations beaucoup plus dramatiques encore. Ces gens-là sont vraiment pauvres, et le vote est acquis dans leur majorité au Front National.
    Bien que je sois convaincu que le vote Front National demeure un geste monstrueux, une pulsion terrible de mort qui nous entraîne tous vers la Géhenne, je me sens dans l’incapacité d’expliquer à tous ceux qui souffrent de la grande pauvreté les vertus du vote Macron. J’en suis moralement incapable, et il ne faudrait pas que cela dure, puisqu’il va y avoir encore d’autres échéances, peut-être plus difficiles encore.
    Et puisque je suis humain, et donc paradoxal, je suis bien entendu heureux et terriblement soulagé de voir ce soir Emmanuel Macron figurer en tête des intentions de vote.

  4. Professeur,
    Puisse votre voix, – qui fait écho dans ma mémoire à celle de G.Monnerville, de F.Mitterrand, et de P.Mendes-France -, puisse-t-elle être entendue pour rappeler le danger de  » cet Article 16  » de Notre Constitution, votée le 28 septembre 1958.
    Ce fut un moment de fractures et de déchirures, ( j’en apporte mon témoignage personnel ), une sorte de tragédie.
    De Gaulle ne pardonnera jamais à ses anciens Compagnons de la Résistance de la Gauche Républicaine de s’écarter de lui, devenu le Politique, qui ne voulait rien céder.
    Et, pourtant, si presque soixante années ont passé, malgré un semblant d’alerte en 1968 ! ), revoilà, hélas !…, l’épée de Damocles.
    Aux portes du Pouvoir,  » le Parti de la Haine  » fait déjà une distinction entre  » Patriotes et Républicains « :  » Etat Français « , ou,  » République Française Laïque  » ?
    À cet instant où sera commémorée la Déportation, fasse le ciel que le Souvenir du regard inoubliable de ces hommes et de ces femmes au pyjama rayé,distingués par la couleur du triangle imposé par les Nazis, qui sont revenus certes,mais comme l’ombre d’eux-mêmes, exsangues, des Camps de la Mort,… fasse que le Souvenir de ces héros-contre leur volonté, fasse que leurs souffrances et leurs tortures subies, et que les vies sacrifiées de leurs jeunes enfants, n’imposent pas que du respect, mais une prise de conscience  » à l’électeur du ni-ni, ou du vote blanc « . ( Tout comme , en Allemagne, les Années 30 )
    Le 1er mai, Le Chant d’Eugène Pottier nous rappellera que,  » s’il n’y a pas de Sauveur suprême « , il existe des Républicains de bonne volonté, capables de se rassembler, pour travailler à l’édifice commun, parce qu’il faut savoir, comme vous le dites si bien, par ailleurs, Professeur,  » Ne pas subir « …Et, si petite que soit la pierre que chacun apporte, elle est pour les Générations futures.
    Et, qu’enfin,  » le 8 mai 2017 « , ne soit pas un  » Lendemain qui déchante « , comme il pourrait l’être, Professeur, si on n’entendait pas votre voix, qui rappelle, avec d’autres aussi Sages, les nobles leçons de notre Grande Histoire.
    Avec l’expression du respect que je vous porte, inlassable Militant X pour que  » Vive Notre République « .
    Jeanine Dagnel.

    1. Merci, du fond du coeur,chère Jeanine, pour ce témoignage républicain émouvant et engagé. Oubliez le professeur au profit du partage des luttes passées et à venir contre la peste brune, avec l’aide des grandes voix évoquées et la volonté inflexible ne rien céder ni dans la vie quotidienne (ce que nous pouvons entendre autour de nous…), ni dans l’affirmation de nos valeurs (pétitions, manifestes, manifestations), voire affrontements si nécessaire.

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