Persona 2: la vie, la mort, quelques réflexions

A l’ enfant qui interroge l’adulte sur la mort, à partir de six ou sept ans (période où le petit de l’homme parvient à conceptualiser l’idée de la mort sans recourir à une métaphore protectrice), la réponse la moins violente, la plus contenante et constructrice peut être: la mort est simplement la fin de la vie. L’enfant comprend aisément cette proposition dès lors que la disparition concerne un ainé, dans l’ordre logique et chronologique de la succession des âges et des générations.
Si cette succession n’est pas respectée l’enfant s’interroge sur l’irruption de cet imprévu, pour lui tragique, de cet événement que rien ne laissait prévoir. S’agirait-il d’un proche, plus encore d’un très proche (parent, frère ou soeur, ami d’enfance) l’incompréhension et la douleur de l’absence font cortège à l’inexplicable. Au pire, si le décès est consécutif à un suicide, l’enfant se trouve affronté à la conjonction terrible de l’inconcevable, de l’injustice et de l’impuissance.

C’est ainsi: la vie, parfois, tue. Et pas seulement par l’âge, la maladie ou l’accident.

Mais aussi la liberté s’insurge contre ce déterminisme qui voudrait que le corps biologique régle toutes choses de la vie et de sa fin. J’ai assez donné, si durement, si violemment souvent, aux obligations de la physiologie, de la sociologie de mes environnements et aussi des commandements inconscients ou préconscients de ma propre psychologie , que je peux revendiquer le droit à la rébellion. Le modèle bio-psycho-social prétend tout expliquer mais l’être humain n’est pas réductible à un modèle universel et une vie, construite mais aussi déconstruite, ne peut se résumer à quelques équations ou à de brillantes interprétations algorithmiques. Tout de que j’ai vécu, voulu, parfois subi, souvent récusé mais aussi imposé refuse définitivement cette aliénation scientiste, tout autant que ma conviction athéiste exclut les consolations et illusions religieuses.

Peut être n’ai-je pas pu, ou su, toujours choisir le chemins de ma vie, parce que la névrose, parce que le contexte social et plus récemment parce que les les limites du corps. Mais enfin je ne vais pas m’incliner, au crépuscule, et attendre passivement que s’ordonnent, ou se désordonnent, les vicissitudes de la mort. Le droit à mourir dans la dignité est désormais présent dans les consciences avant de le devenir dans les constitutions. Ceux qui l’exercent, ou l’exerceront, feront progresser cette liberté ultime: si je n’ai pas pu toujours choisir ma vie, je garde le droit de décider de ma mort, de son moment et de ses modalités, aussi longtemps que ma lucidité me le permettra. Dans l’absolu respect et protection de celles et ceux qui me sont chers et que je veux préserver des douleurs inutiles.

Comprends moi bien, toi qui me lis, te révoltes ou approuves: ce que j’écris, ce que je vis et ce que je transmets n’est rien d’autre qu’un hymne à la vie, à la vie vivante et non à la vie artificiellement maintenue dès lors qu’elle se trouve en fait absente. Moi Persona j’aime, goûte, vis la vie dans toutes ses dimensions et je persisterai aussi longtemps que cela sera possible. Mais je ferai tout pour que la décision ultime soit prise par moi et non par des médecins incarcérés dans leur déontologie, si éloignée encore d’une éthique, ou par les êtres chers emprisonnés par la douleur de l’amour de celui qui s’éloigne.

Entends moi bien, moi qui te parle, qui fut enfant et qui souhaite être entendu par les enfants, quels que soient leurs âges: j’aime si fort la vie que je ne supporterai pas de dépendre de quiconque autre que moi pour décider qu’elle n’est plus aimable et que le terme est venu. Ceci n’est pas un testament, l’heure n’en est point venue et pour longtemps, je l’espère et le crois, mais une prise de position. Persona se met en règle avec soi même, sans inquiétude, bien sereinement, pour que les longues années, très longues plausiblement, à venir soient balisées et aimables à parcourir avec toutes celles et tous ceux que j’aime.

6 réflexions au sujet de « Persona 2: la vie, la mort, quelques réflexions »

  1. « Un hymne à la vie, à la vie vivante ».

    Je vous lis, Monsieur Sztulman, et je pense à ces mots de Monsieur Harold Searles, votre confrère :
    « Il m’a fallu de nombreux mois d’analyse pour arriver à éprouver un sentiment de paix face à ce fait de ma propre mort ; je me rappelle très bien qu’à la fin d’une certaine journée, j’eus le sentiment que j’avais su pour la première fois, ce jour-là, ce que c’était réellement que vivre ; et, simultanément, je m’aperçus que je n’étais plus écrasé par la perspective de la mort. Je fus surpris qu’il n’ait fallu qu’une seule journée de vie vraie pour aboutir à ce résultat. Un homme, dit-on, ne peut supporter de mourir s’il n’a pas réellement vécu ; mais ce jour-là, je compris qu’il n’était pas nécessaire de réellement vivre pendant trente ans – j’entends par réellement vivre participer d’une manière relativement totale – pour compenser les trente années précédentes où l’on a pas vécu en personne totale. Un jour suffisait pour que je fusse capable de faire face à la menace de la mort avec sérénité. Bien que troublé par périodes depuis ce jour, cette sérénité ne m’a jamais totalement fait défaut et constitue ce qui me paraît être le plus fort et le plus fondamental de mes sentiments sur la mort. »

    J’ai lu ses lignes pour la première fois il y a quelques années. Elles résonnaient au plus profond de moi alors que ma raison se refusait encore à accepter le simple fait que j’étais en souffrance, que je me mettais en danger, et que je n’étais pas tout à fait dans la réalité du monde.

    La vie. Pendant longtemps et jusqu’à il n’y a pas si longtemps, je n’y tenais pas. Je vivais sans vivre ; espérant secrètement une fin prématurée. J’y pensais, j’en rêvais souvent.

    Ma force de vie s’est manifestée dans un sursaut, in extrémis. C’est à cet instant précis que j’ai pris la décision de « faire » une psychanalyse.
    Huit années et trois mois de plaintes ; huit années et trois d’une lutte de chaque instant. Et une rencontre.
    La présence de « mon » psychanalyste a été une sollicitation. De par qui il est, il m’a montré que je pouvais vivre mieux, avoir un autre mode de relation aux autres et au monde que celui auquel je me contraignais intérieurement. Sa singularité absolue de semblable humain a réveillée la mienne ; elle s’affirme jour après jour. Probablement un peu plus sensible et fragile que beaucoup, je ne suis pas à l’abri de mouvements dépressifs – comme tout un chacun probablement – mais aujourd’hui ils m’emmènent moins durablement et moins loin et j’ai des ressources.
    Je suis vivante et j’aime la vie.

    « La vie vivante », la « vie vraie », n’est pas donnée à la naissance, c’est un potentiel.

    1. Quel magnifique parcours! Je vous remercie d’avoir apporté ce témoignage si vrai, sincère et exposé. Il m’arrive de dire qu’une analyse permet d’exprimer et d’imprimer le vécu d’une expérience à nulle autre pareille. Cette aventure a été heureuse pour vous; je ne doute pas que qu’elle le fut aussi pour votre analyste.

    1. La stigmatisation du suicide par les codes, civils ou religieux, m’est absolument odieuse. De fait le droit au suicide opéré par soi même existe, mais sa faisabilité demeure incertaine pour la plupart des gens. La loi Leonetti refuse l’euthanasie, soit le suicide opéré par un médecin, ou par les produits prescrits par lui; il faut la faire évoluer, tout en s’assurant que la demande émane d’un sujet qui ne traverse pas un épisode dépressif réversible et éphémère.
      Bien sur le droit de choisir sa mort est notre ultime liberté.

  2. Oui….
    l’histoire commence pourtant par le fait que personne entre nous n’a choisi de naître. La vie ne fait qu’à sa tête, comme la mort le fait.

    Quand j’ai été enceinte de ma première fille et qu’elle grandissait dans mon ventre, commençait à bouger, prendre vie de plus en plus, une vie palpable, je vivais avec la date de sa future naissance devant moi: comme quelque chose de totalement inévitable qui définitivement allait arriver. Quelque chose d’aussi inéluctable à ce point me faisait penser à la mort.
    Chaque jour nous avançons vers ce moment inéluctable, et chaque jour j’avançais avec elle vers ce moment inéluctable de sa naissance. C’était étrange de sentir dans son propre corps cette petite lisière entre la vie et la mort. Puis, avec sa naissance, il y avait une mort – celle de mon existence d’avant.

    Es vraiment la dernière liberté de pouvoir choisir le moment de sa mort ? C’est une façon de le voir, en tout cas. Je l’entends de cette façon déterminée plus souvent, ou presque uniquement, de la bouche des hommes, comme si les femmes le vivaient avec plus de fatalité.
    Je parle de cette volonté dans l’absolu, car depuis des avancées de la médecine, hommes et femmes ont bien des raisons de se faire du souci sur une „vie“ artificiellement prolongée.

    1. La vie, la mort, l’amour, la maladie font de nous des égaux devant l’essentiel, très au dessus des ségrégations de toutes sortes que les êtres humains, dès qu’ils se pensent en groupe, s’ingénient à inventer. Le choix du moment de ma mort devrait être mon ultime liberté en dépit des religions et des idéologies. Ajouter de la vie au temps, oui, mais pas du temps à une vie qui n’en est plus une. Dans la dignité, dans la lucidité.

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