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Balise H.S. 4 : trois textes

 

Mes correspondants trouveront ci dessous:

- une proposition de définition de la psychopathologie, science fondamentale bien nécessaire dans le contexte d’un monde tout entier résigné à l’évaluation quantitative, et à la négation, sous toutes ses formes, du sujet;

- au retour d’un nouveau voyage en Toscane une réflexion comparative sur les fonctionnements métapsychologie des villes de Florence et de Sienne, illustration des économies névrotique et psychotique;

- enfin le mythe de Persée et le paradoxe, illustrations peut être utiles pour tenter de comprendre les tourments et les tourmentes qui affligent notre présent.

PROPOSITION DE DEFINITION DE LA PSYCHOPATHOLOGIE : cliquer sur Scan 1

VOYAGE EN TOSCANE, FLORENCE ET SIENNE : cliquer sur Scan2

LA PARADOXALITE : cliquer sur Scan3

Balise H.S. 3. Trois textes fondateurs: Relire Œdipe, La curiosité à l’égard de Sigmund Freud, « Son »

Lors de trois colloques des « Journées occitanes de psychanalyse » réunis en 1977 (Œdipe et psychanalyse), 1980 (La curiosité en psychanalyse) et en 1982 (Le psychanalyste et son patient. Études psychanalytiques sur le contre-transfert), j’ai eu l’opportunité de proposer les trois textes qui suivent d’abord à la réflexion de mes collègues, ensuite à l’attention des lecteurs à travers les Actes de ces colloques qui ont fait l’objet de trois volumes publiés dans la collection « Éducation et culture » que je dirigeais alors au sein des éditions Privat.
J’estime utile de les présenter désormais aux lecteurs de ce bloc-notes, trente-cinq ans plus tard. En attente de vos commentaires et contributions.

 

Œdipe et psychanalyse aujourd’hui

« L’ “Homo-psychanalyticus” existe-t-il, analysant sur le divan, ou psychanalyste dans le fauteuil ? Si oui, l’organisation œdipienne fonde-telle son identité, et leurs limites ? Ces questions fondamentales qui sont au centre de l’invention de la psychanalyse par Freud, et du débat qui depuis toujours et inévitablement l’habite et la fait vivante, ont paru, à quelques psychanalystes, suffisamment actuelles et présentes dans leurs pratiques et interrogations quotidiennes, pour mériter, une nouvelle fois, le temps immobile d’une réflexion.

La structure œdipienne est, à la fois, pour tout humain, moment nécessaire de son développement et pour tout psychanalyste, de manière ambivalente, mouvement d’allégeance identificatoire à la découverte freudienne, et de révolte contre le dogme paternel dont est recherché le dépassement. Œdipe, est, en même temps le symbole de la relation de l’homme à son histoire individuelle, et celui de l’analyste au père fondateur de l’analyse. Plus de huit décennies après la découverte – ou là révélation – de ce mécanisme nodal du statut anthropologique de la condition humaine, près de quarante ans après la disparition de Sigmund Freud, les psychanalystes, mélancoliques, n’ont pas encore achevé le travail de deuil, même s’il se manifeste sous les oripeaux colorés et pittoresques d’une dénégation maniaque. Il n’était donc pas indifférent, au, moins pour eux, de réévaluer comment l’œdipe est la mesure de leur liberté, et de leur finitude, dans leur vie personnelle, et dans leur travail clinique et spéculatif. Réunis, il y a quelques mois, pour en discuter, avec la liberté que l’Occitanie a toujours réservé à ses hôtes[1], ils n’ont pas jugé inutile de mettre à la disposition du public, les incertitudes et questions nées de ce débat.

Chacun, à les lire, comprendra peut-être pourquoi. Se contenterait-il de s’interroger, que le but de ce volume serait atteint.

Relire Œdipe

« J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont je pense communs à tous les jeunes enfants… s’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Œdipe Roi »[2]. « Œdipe qui tue son père et épouse sa mère ne fait que réaliser un des vœux de notre enfance »[3]. Le mythe, la tragédie associés au désir, c’est-à-dire au rêve et au fantasme, voilà notre travail engagé. Si nous avons choisi de nous réunir environ huit décennies après la découverte par Freud, dans son auto-analyse, du principe organisateur de la psyché qui ne prendra que plus tard le nom de complexe d’Œdipe, pour en réévaluer l’actualité dans la psychanalyse d’aujourd’hui, le hasard bien sûr n’y est pour rien. Contournant interdits et censures, le désir cru, chose nouvelle, est présent aujourd’hui sur la scène du monde, les processus primaires valorisés, l’univers de la psychose et de la perversion confondu avec celui d’une illusoire liberté, et les machines désirantes de L’Anti-Œdipe triomphent de la « pourriture œdipienne »[4]. Dans ce mouvement pulsionnel, la structure œdipienne, bien loin de pouvoir prétendre à être noyau irréductible du fonctionnement mental, se trouve reléguée au rang d’un artifice réducteur, artéfact de la névrose de Freud et de l’idéologie dominante de la bourgeoisie viennoise du début du siècle, et depuis lors indûment imposée contre le plaisir des analysants, et contre l’émergence du désir dans la culture. Il s’agit simplement ici de relire la mythologie et les tragiques avec l’aide des travaux d’hellénistes, tel J. P. Vernant[5], de mythologues comme Marie Delcourt[6], ou les philologues germanistes, d’anthropologues ainsi Lévi-Strauss[7], toutes recherches postérieures à Freud. Maintenons dans ce travail présent en nous le doute contemporain sur la validité de l’analyse freudienne du mythe, laquelle est parfois accusée d’avoir en quelque sorte « œdipifié » l’histoire du roi Œdipe. Sans Freud les récits anciens et les tragiques nous conteraient-ils autre chose que certaines péripéties liées au conflit des générations et à la quête du pouvoir ? Avant Freud, Œdipe était-il sans complexe ? C’est ce que nous allons examiner maintenant en étayant cette recherche sur l’approche de deux questions préalables :

– Peut-on repérer la fantasmatique œdipienne dans la mythologie ailleurs que dans le destin tragique du roi de Thèbes ? Notre hypothèse est que le schéma œdipien – l’inceste et le parricide – envahit la mythologie bien avant Œdipe et se perpétue après son aveuglement et l’élection divine à Colone.

– Quel est le lieu géométrique de ces ensembles signifiants que sont le rite, le mythe, la tragédie dans l’histoire des sociétés et des cultures, le rêve, le fantasme, le délire et la créativité dans la vie, de la naissance à la mort de chacun de nous ?

Nous essayerons de montrer comment le mythe est remanié, transformé, par l’anonymat collectif avant que l’inconscient du tragique ne s’en saisisse dans un mouvement qui évoque le travail de production du rêve ou du fantasme.

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a. Le réexamen de la mythologie trouve une aide précieuse dans une pénétrante étude de Didier Anzieu sur l’interprétation psychanalytique des mythes[8] dont il est utile de rapporter les temps forts, à travers l’exemple de la théogonie selon Hesiode, c’est-à-dire du mythe des origines : du Chaos émerge Gaïa, la Terre mère et féconde. Gaïa aura beaucoup d’enfants : seule, parthénogénétiquement, elle génère le Ciel (Ouranos) qui la recouvre, les Montagnes, et le Flot (Pontos) qui est mâle ; du couple incestueux qu’elle forme ensuite avec Ouranos son fils, naissent les cinq Titans, dont Cronos, les cinq Titanides dont Rhéa et quelques autres dont les Cyclopes. Mais tous ces enfants détestaient leur père, Ouranos, qui leur interdisait l’accès à la lumière et les confinait dans les profondeurs abyssales de la Terre, leur mère. Le plus jeune des Titans, Cronos, armé d’une faucille fournie par sa mère Gaïa, s’approche du couple des parents incestueux au moment où le Ciel recouvre la Terre, c’est-à-dire ou Ouranos se porte sur Gaïa (vision de la scène primitive) et émascule son père dont les testicules tombent au sol et fécondent à nouveau la terre maternelle. Naissent alors les Géants, les Erinyes et les Nymphes des Frênes.

Ainsi apparaissent tout à la fois le désir phallique et incestueux de la mère qui a armé la main du fils et le danger œdipien pour le père. Ouranos châtré, devenu inutilisable, Gaïa s’unit à un autre de ses fils Pontos, rapprochement qui donne naissance aux cinq divinités marines. Quant à Cronos castrateur de son père, il épouse la seconde des Titanides, sa sœur Rhéa, mais se comporte en tyran, refusant de libérer ses frères et sœurs des entrailles de la Terre-Mère, dont il subit dès lors la malédiction : « le sort que tu as fait à ton père Ouranos un de tes fils te le réserve ». Justement alarmé et habilement prophylactique, Cronos entreprend de dévorer chacun de ses enfants aussitôt nés. Après cinq épisodes de ce type, lassée et châtrée à son tour de son désir d’enfants, Rhéa, conseillée par ses parents Gaïa et Ouranos, dissimule Zeus nouveau-né et offre à l’appétit de Cronos une pierre entourée de langes. Plus tard, adulte, Zeus accomplit l’oracle et prend le pouvoir de son père Cronos, que tel Œdipe il n’avait jamais vu, non sans lui avoir fait restituer au préalable, grâce à une drogue vomitive fournie par Métis (la Prudence), sa future épouse, ses frères et sœurs plus âgés et dévorés. Victime à son tour de la même malédiction – l’histoire se répète – qui lui prédit un garçon qui le détrônera, Zeus avale son épouse Métis dès sa première grossesse ; ainsi naîtra directement du crâne du père, Athéna, déesse guerrière armée de la lance et de l’égide, et vouée à la virginité, ce qui doit prévenir toute naissance ultérieure d’un petit-fils grand parricide.

 

De Gaïa à Œdipe

Suppression de la mère, interdiction biologique de fils et petit-fils, inceste et parricide apparaissent comme problématiques, et ses empêchements comme significatifs… Toutefois par la suite, Zeus devait contracter 21 autres unions (6 divines dont naquirent entre autres Aphrodite, Apollon et Arès) et 15 humaines dont, parmi d’autres, Héraclès, Persée, Harmonie, Hélène, Hermès, Dionysos devaient être les fruits. Tous ont des destinées fameuses, mais Arès et Harmonie stimulent plus particulièrement l’intérêt du psychanalyste. Arès, dieu de la Guerre, esprit de la Bataille, se réjouit du carnage et du sang. Monstrueusement grand, père des Amazones et par son union avec des mortelles, de nombre de fils violents et cruels, réputés dans l’attaque, le vol et le meurtre des voyageurs, il apparaît comme le paradigme de l’agressivité violente et primaire, fondamentale. Pour Harmonie, fille de Zeus et d’Electre dans la tradition de Samothrace, elle est, dans la légende thébaine, fille de l’adultère fameux et dévoilé d’Arès et d’Aphrodite, déesse de l’Amour et épouse d’Héphaïstos, premier dieu boiteux d’une lignée que les labdacides enrichiront. De cette union adultérine d’Arès le violent et d’Aphrodite l’amoureuse naîtront cinq enfants équitablement répartis : Éros enfant ailé que les poètes ont décrit comme le désir d’amour, et Antéros son jumeau − en qui Denise Braunschweig et Michel Fain identifient l’amour partagé, « le principe de plaisir du groupe sous l’égide de la loi paternelle,… le représentant des limitations imposées par le groupe à sa sexualité »[9] – portent la marque d’Aphrodite. Deimos la crainte, et Phobos la peur, celle d’Arès dont ils sont les compagnons de combat. La cinquième, une fille, est donc Harmonie, métaphore de la concorde et de l’équilibre, et en qui le psychanalyste identifie aisément un partage égal des investissements agressifs et libidinaux hérités de ses parents. Il ne lui est pas indifférent non plus, qu’épouse de Cadmos elle soit, alliage du désir d’amour et de la violence meurtrière, l’aïeule du Thébain Œdipe. Harmonie nous renvoie par ailleurs à Héphaïstos, époux légitime de sa mère Aphrodite, Héphaïstos en qui Anzieu reconnaît le premier personnage de la mythologie grecque effectivement doté du complexe d’Œdipe.

S’il est en effet le fils du couple incestueux parce que fraternel Zeus-Héra, la légende veut que sa mère le conçut seule, pour se venger des multiples infidélités adultérines de Zeus. Comme Athéna naquit de la tête de Zeus pour qui elle est une fille sans mère, de même Héphaïstos est pour Héra un fils sans père. Par sa naissance parthénogénétique, chacun de ces enfants est donc une défense contre le désir œdipien (encore que la mère d’Athéna eut été Métis…). Prenant plus tard, dans une querelle, le parti de sa mère Héra contre son père putatif Zeus, Héphaïstos projeté par celui-ci, d’en haut vers la mer restera boiteux après cette chute. A l’inverse d’Œdipe, blessé aux chevilles dès l’origine par l’exposition, tuant son père et épousant sa mère dans des actes de la réalité, Héphaïstos répond au désir fantasmatique de la mère d’être son phallus, éliminant le père, qui le punira d’un châtiment équivalent de la castration.

b. Ce simple rappel, où l’inceste appelle sans cesse le parricide ou la castration, parfois latéralisés sur la fratrie, et qui n’est rien d’autre que la retranscription des légendes grecques telles que les philologues et les mythologues ont pu les établir, appelle cependant la critique de Vernant. Il y voit une mythologie « retouchée, coulée de force dans le moule œdipien » ayant perdu son visage, ses traits pertinents et distinctifs. « Impuissante à dire autre chose qu’Œdipe, encore et toujours Œdipe, elle ne veut plus rien dire »[10]. Il lui reproche d’occulter la façon dont « l’ordre a progressivement émergé du Chaos mais sous une forme non encore conceptualisée, les rapports de l’un et du multiple, de l’indéterminé et du défini, le conflit et l’union des opposés, leur mélange et équilibre éventuel, le contraste entre la permanence de l’ordre divin et la fugacité de la vie terrestre ». Ainsi la mutilation d’Ouranos par son fils Cronos a pour résultat que « Terre et Ciel sont alors séparés, chacun demeurant immobile à la place qui lui revient. Entre eux s’ouvre le grand espace vide où la succession du Jour et de la Nuit[11] révèle et masque alternativement toutes les formes. Terre et Ciel ne s’uniront plus dans une permanente confusion analogue à celle qui régnait, avant l’apparition de Gaïa, quand il n’existait dans le monde que Chaos. Désormais c’est une fois l’an, au début de l’automne, que le Ciel fécondera la Terre de sa pluvieuse semence, que la Terre enfantera la vie de la végétation, et que les hommes devront célébrer la hiérogamie des deux puissances cosmiques, leur union à distance dans un monde ouvert et ordonné où les contraires s’unissent tout en restant distincts l’un de l’autre ». Ouranos, fils parthénogénétique de la mère, dont il est à la fois le double et le contraire, répond à un schème de duplication et ne connaît pas la fameuse situation triangulaire. Quant à Cronos il n’a pas accompli le parricide mais la castration paternelle, il n’a pas réalisé l’inceste maternel mais s’est couché dans le lit de sa sœur. Pour Héphaïstos la boiterie évoque-t-elle la castration ? Dans de nombreux folklores, la boîterie est synonyme d’hypervirilité[12]. Certaines versions veulent que ce soit Héra, par dépit, qui projette au sol sa progéniture[13]. Certes Héphaïstos se marie avec Aphrodite mais, « à moins de se vouer à la pédérastie, il fallait bien qu’il s’unisse à une divinité féminine, que l’on pourrait à chaque fois qualifier de substitut maternel… Les Dieux formant sur l’Olympe une seule et même famille, ils n’ont guère le choix qu’entre la mésalliance et l’endogamie ». Le procédé de la substitution lui-même relève peut-être d’une méconnaissance de la fonction de l’avunculat (union de la fille avec l’oncle maternel) et de l’épiclérat (union, imposée par le père, de la fille avec l’oncle paternel de manière à assurer une lignée masculine), considérés par les Grecs comme parfaitement légitimes et n’ayant aucun caractère incestueux.

c. Ces observations ne paraissent pourtant pas décisives et ne permettent sans doute pas de réfuter l’hypothèse dans la mythologie grecque d’un proto-œdipe, en même temps que s’y dévoile le contre-œdipe, le double désir du garçon d’amour pour sa mère, de meurtre pour son père, étant sollicité par l’induction érotique de la mère et la haine destructrice du père. De plus, l’avunculat, comme le remarque Green[14], permet à l’oncle – dans la prohibition de l’inceste maternel – « d’effacer toute assimilation entre le père de la mère, et le père de l’enfant (différence des générations) et de s’inscrire comme figure de ce qui est un jeu dans la génération : ni d’un côté ni de l’autre des deux parents, mais entre eux (différence des sexes). Tout en constituant le système, il révèle l’impuissance de celui-ci à se débarrasser de ce qu’il s’efforce de contenir et de prévenir ». Pour l’épiclérat il permet de scinder la génération de la procréation, « seul le nom du père étant transmis ».

Ces quelques remarques montrent comment le barrage de la censure s’alimente d’objections parfois exactes, mais restant à la surface des choses et s’organisant aisément en rationalisation. Le travail du psychanalyste ici – dans une relecture herméneutique des légendes – à la différence de ce qu’il opère dans la cure où il bénéficie de l’automatisme de répétition, est livré une fois pour toutes à la résistance du critique qu’il ne peut donc entamer progressivement par une élaboration interprétative, d’autant que tout se joue, bien sûr, en l’absence de tout transfert.

Enfin, quant à Œdipe il y a plus : personne, à notre connaissance n’a contesté – ni d’ailleurs relevé avec précision – l’étonnante répétition de la fantasmatique œdipienne dans la proche ascendance et descendance du roi Œdipe lui-même. Qu’on en juge.

Laïos, le père d’Œdipe, dispose de trois images d’identification masculine successives : son père Labdacos (le boiteux) qui décède alors qu’il est encore très jeune ; son grand oncle Lycos, qui l’élève ensuite mais est assassiné par d’autres neveux Zethos et Amphion, vengeant leur mère – on peut imaginer quelle culpabilité inconsciente fut sollicitée chez Laïos par ces deux décès – enfin Pélops, auprès duquel il se réfugie, a été antérieurement tué par son père Tantale, dépecé et servi en ragoût aux Dieux qui dans leur clairvoyance identifièrent le mets humain, reconstituèrent le corps et lui rendirent la vie. Selon certaines versions c’est ce même Pélops qui devait bannir Laïos et le maudire après qu’il ait séduit son fils Chrysippe (d’où la prophétie concernant le destin d’Œdipe), la violence de la réaction de Pélops étant liée à ses propres fixations homosexuelles passives à son père Tantale.

Labdacos, père de Laïos, connut des vicissitudes identificatoires assez voisines : son propre père Polydoros décède avant qu’il n’ait atteint l’âge de un an ; il est recueilli par son grand-oncle Nyctée qui se suicide de chagrin après le départ de sa fille ; c’est enfin Lycos qui l’élèvera et sera plus tard, nous le savons, assassiné par Zethos et Amphion. Au-delà, nous arrivons à Cadmos qui avant d’épouser Harmonie, avait effectué une longue quête errante, en la seule compagnie de sa mère Téléphassa à la recherche de sa sœur Europe, enlevée par Zeus. Voilà pour les ascendants.

Pour la postérité, c’est la triste histoire des fils d’Œdipe, Etéocle et Polynice, maudits par leur père et qui déplaceront en un combat réciproquement fratricide leur haine du père ; quant à ses deux filles, Ismène et Antigone, elles voulurent être ses compagnes jusqu’à l’élection divine de Colone avant d’achever tragiquement leur vie, Ismène assassinée, et Antigone par le suicide auquel la condamne son attachement incestueux pour la dépouille de son frère Polynice, déplacement de son amour œdipien. Le fiancé d’Antigone, Hæmon, après avoir tourné son épée contre son père Créon, responsable de ce suicide se donne à son tour la mort. Nous aurons à nous préoccuper plus loin d’Œdipe lui-même, mais nous pouvons dire dès à présent que la mythologie ante et post-œdipienne annonce et répète sans cesse l’organisation œdipienne.

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Une deuxième question vient maintenant : comment s’organisent les relations du rite, du mythe, de la tragédie avec le rêve et le fantasme ? Autrement dit, comment aujourd’hui peut-on formuler les fondements d’une théorie psychanalytique du mythe, c’est-à-dire une élaboration qui prenne en compte l’inconscient ? C’est à partir des travaux d’Abraham, de Frömm, de Roheim, d’Anzieu que se dessinent quelques axes. L’essentiel de ces constructions, appuyé sur des exemples cliniques ou culturels qui ne peuvent être développés ici, nous semble résider dans la mise en évidence, au cours du travail de transformation qui du rite donne naissance au mythe, à son tour fixé par la tragédie, des mêmes mécanismes qui sont à l’œuvre dans la genèse du fantasme, du rêve ou du délire.

a. Au début sont les rites, séries d’activités organisées selon un ordre constant et dont le sens n’est donné que par des formules d’accompagnements. Les rites imposent initialement une action pour obtenir un résultat. Ensuite, par une complexification où la compulsion obsessionnelle a naturellement sa part, le rite s’éloigne de son origine et de son but pour ne plus se rattacher qu’à la circonstance ; enfin il s’altère par l’intervention du commandement divin, ou plutôt oraculaire. « Progressivement le rite se rattache non au désir de l’homme, mais à l’histoire du dieu » (A. Green)[15]. Ainsi d’une fonction de maîtrise et de contrôle magique des phénomènes naturels et des angoisses qu’ils suscitent – l’initiation n’étant là qu’un épisode de la physiologie – s’apparentant au cérémonial de la religion, le rite perd peu à peu son sens pour celui qui le pratique et n’est plus agi que mécaniquement.

b. C’est de cette perte du sens que naîtra le mythe, langage qui tout à la fois en transforme le signifiant et conserve le signifié. Le mythe se réfère à un ordre du monde, établit la « loi organique de la nature des choses »[16]. Le mythe à son tour s’altère, se morcelle, se condense, se déplace et finalement se symbolise dans la saisie qui en est faite par les tragiques. « La tragédie rassemble en une cohérence remarquable la vérité du foisonnement mythique ainsi fixé. Le travail sur le mythe qu’opère la tragédie ajoute une déformation supplémentaire à la pensée mythique, mais c’est par la tragédie que se perçoit mieux la vérité dont le mythe est porteur. Sans doute parce que le remaniement incessant des mythes par l’anonymat collectif est ici repéré par l’inconscient individuel du poète tragique » (Green)[17].

c. Le désir qui sourd sans cesse dans cette séquence rite-mythe-tragédie est précisément l’occasion du travail de déconstruction-reconstruction qui, au service du refoulement, transforme et élabore sans répit les contenus. Scénarios imaginaires, déformations par les défenses, émergences d’un désir inconscient, c’est la définition du fantasme ; modelage à travers la condensation, le déplacement, la symbolisation d’un contenu latent en contenu manifeste, c’est le travail du rêve. Une telle description est cependant considérée comme réductrice par Vernant[18] qui tire argument du « brusque surgissement du genre tragique à la fin du VIe siècle, dans le moment même où le droit commence à élaborer la notion de responsabilité en différenciant de façon encore maladroite et hésitante le crime « volontaire » du crime « excusable »… pour en faire un moment historique très précisément localisé dans l’espace et dans le temps, dans la Grèce du tournant du vie au Ve siècle. De la justice du talion des Erinyes au droit plus humain des Olympiens, l’approfondissement de la réflexion philosophique épuise les contradictions, source du tragique, genre qui est par ailleurs totalement ignoré des autres civilisations. Plus qu’à la responsabilité humaine éclairée par la psychologie, Vernant réfère le sens tragique à l’inscription des actes humains dans un univers articulé par les puissances divines et un ordre qui « dépasse l’homme et lui échappe ». Mais n’y a-t-il pas là simplement, comme dans le délire du président Schreber, la description imagée de la force du désir qui s’oppose à la domestication pulsionnelle, condition de la vie sociale, la tragédie permettant en quelque sorte au nouvel homme grec devenu responsable, d’intérioriser le sur-moi jusqu’alors expulsé sur les représentations divines ? De plus s’il est historiquement exact que l’irruption du sens tragique a marqué un moment très fécond précisément situé dans la culture grecque – qui est aussi celui de l’apogée de Périclès – qui nierait aujourd’hui l’actualité de Sophocle, d’Eschyle, d’Euripide, qui affirmerait que devant Œdipe « notre curiosité est purement archaïsante » ? (Green).

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Comme le refoulé, notre interrogation du début revient maintenant : est-ce Freud qui a doté Œdipe de son complexe ? Ou bien la vie d’Œdipe est-elle assimilable à un rêve, réalisation d’un désir qui franchit la censure, et s’éteint aussitôt du fait d’avoir été posé en acte ? La légende du roi Œdipe est-elle autre chose que le roman familial de la psychanalyse, fantasme et programme commun des psychanalystes ?

Pour les hellénistes il ne fait pas de doute en effet que Sophocle a été en quelque sorte « psychanalysifié de force » par l’interprétation abusive que les psychanalystes ont donné de son texte. Œdipe ignorait et ne pouvait qu’ignorer que Laïos et Jocaste étaient ses vrais parents et tous les actes de sa vie visaient à le protéger du destin funeste que lui annonce l’Oracle. La révélation progressive de son identité réelle dans la pièce répond à une exigence esthétique qui prépare la révélation finale et à une nécessité religieuse : l’Oracle, qui ne peut mentir, doit s’en tenir à une réponse énigmatique. A la question qui lui est faite par Œdipe : « qui suis-je, qui sont mes parents ? », il ne répond pas : « ce ne sont ni Polybe ni Mérope, mais Laïos et Jocaste », il répond : « ton destin est de tuer ton père, et de te coucher dans le lit de ta mère », laissant ainsi ouvert le champ des possibles. Si donc Œdipe se croit vraiment le fils chéri de Polybe et Mérope il est clair qu’il n’a pas le moindre complexe d’Œdipe. Dans ce sens, œuvre aussi le fait que Sophocle n’a rien introduit dans son texte qui puisse suggérer la différence d’âge entre Jocaste et Œdipe, et la placer ainsi dans une position maternisante par rapport à son époux et fils. Freud écrit : « le fait assez bizarre que la légende grecque ne tienne aucun compte de l’âge de Jocaste me semblait s’accorder très bien avec ma propre conclusion que dans l’amour que la mère inspire à son fils, il s’agit non de la personne actuelle de la mère, mais de l’image que le fils a conservé d’elle et qui date de ses propres années d’enfance »[19]. Mais Vernant remarque justement que « précisément Œdipe ne pouvait, de ses années d’enfance, conserver aucune image de Jocaste ». Rappelons en passant que le père de Freud avait vingt ans de plus que son épouse, et que sous le toit familial abritant le jeune Sigmund, trois générations s’interpénétraient en une complexité singulière. Enfin les vers célèbres déjà relevés par Freud « bien des humains ont déjà rêvé qu’ils s’unissaient à leur mère. N’en pas tenir compte rend la vie plus facile à porter »[20], outre la dénégation du sens du désir, renvoient à la valeur oraculaire du rêve, et pour celui d’union avec la mère, de présage d’un événement favorable, à travers le symbolisme de la Terre-Mère, d’où tout naît et où tout revient, de fertilité et de prise de pouvoir (ainsi Hippias marchant sur Athènes, Brutus et les Tarquins devant Rome, César franchissant Ie Rubicon ou débarquant en Afrique, ont-ils fait ce genre de rêve au seuil de la puissance). Toutes ces raisons méritent d’être entendues, mais sont comme l’écume des mots, demeurant si l’on ose dire à la surface de la mer. Pour illustration citons le rôle absolument opposé que le même Sophocle fait jouer à Créon dans Œdipe Roi et dans Antigone : ainsi s’illustre l’utilisation par le dramaturge de la réalité mythique et historique au profit d’une réalité psychique qui invalide les discussions trop subtiles pour savoir ce qu’est la vraie réalité. Car ce que d’évidence sait Œdipe, de la bouche de Laxios, est son destin de tuer son père et d’épouser sa mère. A cela une seule parade : éviter d’entrer en lutte homicide avec un homme pouvant être son père, et en commerce charnel avec une femme de l’âge de sa mère. Il ne le fit pas. Cette méconnaissance tragique, comme celle dont il fera preuve tout au long du texte de Sophocle, s’efforçant sans cesse de dissocier la reconnaissance du meurtre vite pressenti de celle du parricide et de celle de l’inceste longtemps niés, lui, ce « fameux découvreur d’énigmes », n’est pas une méprise mais le dévoilement d’une intentionnalité profonde que révèle peu à peu le texte tragique, comme dans la marche à rebours d’une psychanalyse. « Ce n’est pas de raconter des choses réellement arrivées qui est l’œuvre propre du poète, écrit Aristote[21], mais bien de raconter ce qui pourrait arriver ». Ce qui est arrivé à Œdipe est ce qui pourrait arriver à chacun des humains, sauf bien sûr… aux psychanalystes.

Pour le psychanalyste en effet le personnage le plus original de toute cette histoire n’est pas Œdipe si tragiquement banal – mort dès sa naissance, et immortel dès sa mort – mais le devin Tirésias, auquel Bergeret[22] a consacré quelques réflexions et sur qui nous voulons terminer. Un jour qu’il se promenait sur le Cithéron – là même où fut exposé Œdipe – Tirésias vit deux serpents en train de s’accoupler (la scène primitive). Il les sépare et se transforme en femme. Il lui faut sept années pour éprouver les richesses de sa féminité – une « bonne analyse didactique » note Bergeret – au terme desquelles, témoin de la même scène, et ne craignant pas d’intervenir de la même façon, il reprend son sexe originel. Fameux par cette mésaventure, il est consulté par Zeus et Héra, dans une de leurs disputes pour connaître lequel de l’homme et de la femme, dans la rencontre d’amour éprouve le plus de plaisir. Il répond sans hésiter que si le plaisir se compose de dix parties, la femme jouit de neuf et l’homme d’une seule. Furieuse d’une telle perspicacité révélatrice de la nature du plaisir des Dieux et pour éviter un voyeurisme gênant, Héra l’aveugle. Zeus en compensation met fin à ses « contrôles », lui accorde le don de prophétie, et le nomme en quelque sorte « devin titulaire » avec le privilège de vivre sept générations humaines. Supportant l’angoisse de la scène primitive, capable d’être dans le mouvement du transfert et du contre-transfert à la fois homme et femme, aveugle, c’est-à-dire abstinent, et par son don de prophétie, hors des conflits de pouvoir et de hiérarchie, donc neutre, Tirésias n’est-il pas la véritable image d’identification du psychanalyste ? Qu’une autre version le fasse aveugler par Pallas parce qu’il avait, par accident, vu la déesse toute nue, cela n’évoque-t-il pas une curiosité assumée pour « les secrets du corps de la mère » (Anzieu) ? Dans la tragédie de Sophocle, Tirésias demeure disponible mais n’intervient pas activement, se bornant, devant la fureur et la douleur d’Œdipe, à pointer quelques contradictions de son discours manifeste et à laisser émerger en lui progressivement l’élaboration de son fantasme. Tirésias nous touche enfin en ce qu’il est un psychanalyste imparfait qui à l’occasion ne peut maîtriser l’expression de son contre-transfert. Soumis à l’agressivité projective d’Œdipe qui l’accuse d’avoir ourdi le complot contre Laïos il laisse passer dans un « acting-in » intratransférentiel, d’abord « c’est toi l’impie qui souille cette terre » (v. 353) puis « je dis que tu es le meurtrier que tu cherches » (v. 362)[23]. Lequel de nous n’a succombé, une fois, à cette faiblesse, au moins dans sa psyché ?

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Si je voulais pour finir ramasser en quelques phrases les idées maîtresses de ce court travail je dirais ceci : la relecture de l’histoire du roi Œdipe dans son contexte mythique, culturel et tragique, à la lumière des recherches postérieures à Freud permet de montrer :

– l’organisation œdipienne fonctionnant de manière répétée dans la mythologie pré et post œdipienne ;

– le déplacement ainsi proposé du débat fameux mais dépassé sur l’universalité de l’organisation œdipienne en une recherche plus contemporaine sur son intemporalité ;

– l’antériorité du contre-œdipe maternel (provocation érotique) et paternel (destruction préventive) sur l’œdipe ;

– l’analogie du travail de remodelage du rite au mythe et à la tragédie avec la transformation du rêve ou l’élaboration du fantasme ; l’ambiguïté singulière enfin de la personnalité du roi thébain qui agit mais ne fantasme pas, à l’inverse du modèle que Sophocle nous propose en Tirésias, clairvoyant dans sa cécité.

Peut-être pouvons-nous trouver dans la figure humaine de cet envoyé des Dieux, le courage d’une certitude tranquille que n’impressionnent pas les proclamations et les menaces des puissants du jour (reliquat de leur mégalomanie infantile), sans oublier tout au long de nos discussions l’humilité apprise de Freud, et qui doit nous conduire à ne pas confondre dans nos constructions théoriques les postulats avec les preuves[24].

Notes

[1]      Journées occitanes de psychanalyse, Toulouse, novembre 1977.

[2]      Lettre du 15 octobre 1897 de S. Freud à W. Fliess, in Naissance de la psychanalyse, trad. A. Berman, pp. 198-199, P.U.F., Paris, 1956.

[3]      L’interprétation des rêves, trad. par L. Meyerson, révisé par D. Berger, p. 229, P.U.F., Paris, 1967.

[4]      Deleuze (G.) et Guattari (F.), L ’Anti-Œdipe, Minuit, Paris, 1972.

[5]      Vernant (J.P.), Mythe et pensée chez les Grecs, Maspero, Paris, 1965.

[6]      Delcourt (M.), Œdipe ou la légende du conquérant, Liège, Faculté de Philosophie et Lettres, Droz, Paris, 1944.

[7]      Lévi-Strauss (C.), Anthropologie structurale, Plon, Paris, 1958.

[8]      Anzieu (D.), « Œdipe avant le complexe », Les Temps Modernes, pp. 675-715, janv. 1966.

[9]      Braunschweig (D.) et Fain (M.), Éros et Anteros, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1971.

[10]     Vemant (J.P.), op. cit.

[11]     Ce qui évoque pour nous au passage une des énigmes de la Sphynx.

[12]     Mais ne s’agit-il pas d’une dénégation ?

[13]     Mais n’y a-t-il pas là, effectivement, une manifestation du dépit amoureux de la mère ?

[14]     Green (A.), Un œil en trop. Le complexe d’Œdipe dans la tragédie, Minuit, Paris, 1975.

[15]     Green (A.), op. cit.

[16]     Grimal (P.), Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, P.U.F., Paris, 1951.

[17]     Green (A.), op. cit.

[18]     Vernant (J.P.), art. cit.

[19]     Freud (S.), Psychopathologie de la vie quotidienne, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1967.

[20]     Sophocle, Œdipe Roi, trad. J. Grosjean, La Pléiade.

[21]     Aristote, Poétique, texte établi et traduit par J. Hardy, Belles-Lettres, Paris, 1965.

[22]     Bergeret (J.), « Sphinx ou Tirésias », Revue Française de Psychanalyse, t. XXXV, 5-6, p. 921-934, 1971.

[23]     Sophocle, Œdipe Roi, trad. J. Grosjean, La Pléiade.

[24]     « Notre science comporte un certain nombre d’hypothèses, il est difficile de dire s’il faut les considérer comme des postulats ou comme des produits de nos recherches ». Freud (S.), « Leçons élémentaires sur la psychanalyse », S.E., vol. XXIII, p. 282.


 La curiosité à l’égard de Sigmund Freud

 

Le travail que je vais vous présenter est celui d’une recherche, en cours d’élaboration dont le cadre est tracé, les grands axes d’intérêt déterminés mais où demeurent de vastes zones d’incertitude et des espaces de liberté à reconstruire comme un espace analytique.

Il s’agit en effet de reconsidérer notre rapport œdipien à Freud, mort il y a plus de quarante ans, dont le deuil n’est pas fait par les analystes comme individus, et par la communauté analytique comme groupe ou institution. Je ne peux évidemment pas taire le fait que si cette question me préoccupe depuis un certain temps, je n’y ai vraiment travaillé que depuis un an et demi, c’est-à-dire depuis la mort de mon propre père. Sans doute fallait-il en passer par là d’abord, comme lui-même dut attendre la disparition de son père Jakob pour entreprendre son autoanalyse.

Mon travail s’articulera autour de deux axes complémentaires : une relecture rapide du mythe d’Œdipe tel que nous pouvons le comprendre aujourd’hui, et l’examen attentif de quelques erreurs ou incertitudes significatives dans la biographie officielle, je dirais la mythographie de Sigmund Freud. Une telle démarche analogique est d’ailleurs soutenue par Freud lui-même qui consacre quelques paragraphes de son chapitre sur les erreurs dans Psychopathologie de la vie quotidienne[1] à relever celles qu’il commit dans ses études mythologiques et à les associer à certains événements de sa vie, erreurs toutes liées à une confusion de générations.

J’essaierai de montrer que ce que Freud n’a pas vu, ou n’a pu voir dans la légende, les récits mythiques, ou la mise en forme tragique du drame d’Œdipe est en liaison directe avec les circonstances mal élucidées de sa propre histoire. Ceci ne me semble pas sans conséquence pour nous psychanalystes de la décennie de 1980 car sont remis en question chemin faisant l’abandon de la théorie de la séduction, le statut du fantasme et sur un plan clinique l’articulation du contre-transfert et du transfert. Il s’agit pour nous de reprendre une liberté de penser et d’inventer qui rende sa fécondité au travail des analystes entravés comme l’était Œdipe aux chevilles, par une révérence trop rigide au mythe freudien, et à l’immobilité de sa théorisation.

LA RELECTURE DU MYTHE D’ŒDIPE

Ceux d’entre vous qui ont participé aux Journées Occitanes de Psychanalyse, ou qui me font le plaisir de lire ce que je peux écrire, savent que mon intérêt pour le mythe d’Œdipe est déjà ancien. Dans le cadre d’une recherche plus ambitieuse, j’ai pu déjà en publier quelques éléments qui m’ont paru significatifs. Mais ma surprise réside dans la richesse immense de ce trésor légendaire, mythique et tragique, et dans le fait que son approfondissement ramène toujours à la lumière de nouveaux éclairages, ouvrant des voies inédites de recherche.

Mais pour nous en tenir au cadre de ce colloque, je voudrais dégager les traits les plus pertinents qui viendront articuler ma thèse : si le mythe est la somme des variantes, variations, commentaires, contradictions qui sont parvenus jusqu’à nous, chacun, mythologue, historien, psychanalyste s’en saisit pour ce qui lui est possible. Si les mythèmes travaillent le mythe, le mythe compris dans son acception la plus large travaille en chacun de nous. Et il est intéressant de chercher ce que Freud a omis, occulté, refoulé.

Je ne dispose pas du temps nécessaire pour exposer ici les surprenantes découvertes qui s’offrent à un psychanalyste curieux quand il relit avec attention, et parfois passion le mythe d’Œdipe dans ses multiples variantes qui toutes le constituent.

Je fixerai simplement votre attention pour piquer votre curiosité sur un personnage, curieusement oublié par Freud, le père d’Œdipe, Laïos. De lui je rappellerai seulement :

– ses propres personnages identificatoires ;

– sa conduite de séducteur homosexuel actif et violent ;

– l’acte infanticide d’exposition d’Œdipe ;

– la rencontre mortelle avec Œdipe dans le vallon ombreux.

Les personnages identificatoires de Laïos

Ils sont au nombre de trois : Labdacos, Lycos et Pelops :

– son père Labdacos (le boiteux) décède alors qu’il est encore très jeune ;

– son grand-oncle Lycos l’élève ensuite avant d’être assassiné par d’autres neveux Zethos et Amphion, vengeant leur mère la belle Antiope qui avait été punie par Lycos pour avoir pris un amant avant d’être finalement aimée par Zeus, déguisé en satyre, qui lui donna Zethos et Amphion ;

– enfin Pelops auprès duquel il se réfugie alors. Pelops est le fils de Tantale, victime du célèbre supplice pour avoir révélé aux hommes les secrets dont les Dieux s’étaient librement entretenus devant lui (curiosité et scène primitive), pour avoir dérobé le nectar et l’ambroisie, et enfin pour avoir offert aux Dieux au cours d’un banquet son fils Pélops découpé et accommodé en ragoût.

Après sa résurrection par les Dieux, Pelops fut séduit par Poséidon, et donc offert une deuxième fois aux Dieux, cette fois-ci comme amant. Thanatos et stade oral caractérisent la première manière, Eros et deuxième phase de l’Œdipe (soumission érotisée à l’image du père) la seconde.

La conduite de séducteur homosexuel actif et violent

Laïos se réfugie donc auprès de Pélops et sera maudit par ce dernier pour avoir séduit son fils Chrysippe, le Cheval d’Or, qui, selon certaines versions, se suicida de honte. Ce que Pelops n’accepte pas est la violence déployée par Laïos au cours des jeux Neméens pour s’emparer de Chrysippe, l’acte de force. Dès lors Pélops prononce la malédiction fameuse, funeste et exacte qui veut que Laïos, voleur de son fils, serait à son tour tué par son propre fils, Œdipe, qui est encore à naître, lequel épouserait par la suite sa propre mère. On sait ce qu’il en fut. Ce qui nous importe au point où nous nous trouvons est la raison de la colère extrême de Pelops : il n’est pas excessif d’estimer qu’elle est l’expression déplacée de la fureur refoulée qu’il éprouvait à l’égard de la violence meurtrière et dévoratrice que lui avait fait subir son propre père, Tantale et de la culpabilité inconsciente ressentie à l’égard de la séduction active que lui avait infligé Poséidon, alors que lui-même, dans une position homosexuelle passive, apparaissait toujours comme un fils affectueux, et un échanson dévoué et fidèle. En se comportant en père tendre et protecteur à l’égard de son fils Chrysippe, Pelops montrait à la fois à Tantale et à Poséidon comment il aurait aimé être lui-même traité, en même temps que par cette réaction névrotique il évite de prendre conscience des mécanismes d’identification projective qui auraient pu le conduire à agir envers Chrysippe comme son père Tantale avait procédé avec lui, et comme Laïos le fit à sa place.

Quant à l’acte infanticide, chacun, qui a été père, sait que Laïos exposa Œdipe, pharmakoï maudit, les chevilles entravées, au sommet du mont Cithéron, ou bien dans une nacelle posée sur la mer.

La rencontre mortelle avec Œdipe chacun, qui a été fils, sait qu’elle eut lieu et comment elle se termina. Il est peut-être utile cependant de rappeler ici que c’est Laïos qui par sa superbe, son mépris, sa violence verbale et physique provoqua Œdipe et justifia dans le réel qu’il accomplit son destin. Cet ogre pédophile, ce meurtrier, cet impulsif qui dissimule derrière sa violence une homosexualité passive, ce Laïos que Freud ne pouvait ignorer, informé qu’il était, avec une extrême précision, de la mythologie grecque il n’en parle jamais si l’on en croit l’index de la Standard Edition. Cela peut déjà donner à penser, et raviver une curiosité qui s’exerce de plus en plus activement à l’égard de quelques aspects de sa vie et de celle de son propre père.

DE QUELQUES « CURIOSITÉS » DANS LA BIOGRAPHIE DE SIGMUND FREUD

genealogie-officielle-freud

 Généalogie officielle de Sigmund Freud

Ce schéma mérite un certain nombre de commentaires. Il faut d’abord dire que le père de Freud, son frère Emmanuel et leurs familles vivaient pratiquement ensemble, et qu’ainsi, étaient réunis sous un même toit, à Freiberg trois générations dont les âges ne correspondaient pas, proposant donc des images ambiguës pour chacun des enfants. On constate en effet, que le père qui a l’âge de Nannie, la vieille servante, et fait figure de grand-père, dort avec sa femme Amélie ; il est tout-puissant en apparence, mais en fait, il s’agit d’un négociant malchanceux et d’un juif menacé par les campagnes antisémites de l’époque. La mère a l’âge de ses beaux-fils ; Nannie qui est pieuse et autoritaire sera jetée en prison pour vol, quand le jeune Freud avait deux ans et demi, et cela sur dénonciation de son oncle Philippe au moment de la naissance d’Anna ; elle est catholique et membre du groupe majoritaire mais elle est au service de juifs minoritaires. Philippe a l’âge de sa belle-mère et le jeune Sigmund vit un certain nombre de fantasmes qu’il retrouvera plus tard dans son autoanalyse concernant la naissance de ses jeunes frères et sœurs et les rapports entre Philippe et sa mère Amélie. John, son neveu se révèle beaucoup plus robuste que lui et le bat rudement devant Pauline qui est son premier amour. L’autoanalyse de Freud lui permit de prendre conscience progressivement, d’un intense sentiment d’agressivité camouflé pour son père et pour Philippe, de l’ambivalence de ses sentiments pour John qui entraînera par la suite les difficultés que l’on connaît sur le plan de ses relations amicales avec les hommes et enfin son attachement massif à Nannie, à Pauline et surtout à sa mère qui sont à la base de la découverte du complexe d’Œdipe.

Mais en fait les recherches publiées au long de ces dix dernières années ont interrogé cette iconographie officielle, construite essentiellement à partir de ce que Freud lui-même nous a dit de lui dans ses œuvres ou sa correspondance (soigneusement filtrée par les héritiers toutefois) et du travail monumental, dans le double sens de grandiose et de statue édifiée en hommage posthume d’Ernest Jones La vie et l’œuvre de Sigmund Freud[2]. Parmi les plus instructifs de ces travaux, je citerai Max Schur[3], La mort dans la vie de Freud, Didier Anzieu[4], Wladimir Granoff[5] Filiations, Marie Balmary[6] L’homme aux statues. Freud et la faute cachée du père qui fait preuve de nombreuses et brillantes intuitions, si sa thèse paraît par ailleurs quelque peu rigide et dogmatique.

À partir des données nouvelles qu’apportent ces auteurs et des recoupements que j’ai pu opérer je vous propose de considérer le tableau II intitulé « la mythographie de Sigi ». Il s’est sensiblement complexifié. Dans le cadre de ce travail je choisis de porter notre regard curieux sur quatre points problématiques choisis parmi beaucoup d’autres possibles :

– la date de naissance réelle de Sigmund Freud ;

– quelques aspects particuliers de la vie de Jakob Freud, son père ;

– la dissimulation de la deuxième épouse, Rebecca, de Jakob Freud ;

– la vie extrêmement douteuse de l’oncle Joseph ;

Ce parcours nous permettra :

1) de retrouver certains éléments significatifs entrevus à propos du mythe œdipien avec une analogie Laïos-Jakob Freud,

2) de nous interroger sur la fonction économique de diverses théorisations de Freud, en particulier l’abandon de la théorie de la séduction, le statut du fantasme, l’articulation du contre-transfert et du transfert.

Tableau-généalogique-Freud

Sur la date de naissance de Sigmund Freud

E. Jones écrit : « Sigmund Freud naquit le 6 mai 1856 à 18 h 30 à Freiberg en Moravie » premiers mots du tome I avec en bas de page la note suivante : « Quant en 1931 les habitants de Freiberg (aujourd’hui Eribor) apposèrent une plaque sur la maison natale de Freud, ils découvrirent que d’après le registre local, Freud était né le 6 mars. Il s’agit sans doute d’une erreur de copie dont il y aurait lieu d’accuser un fonctionnaire, aucune autre naissance n’a été enregistrée avant le mois d’octobre. Ainsi, en venant au monde, Freud fut la cause indirecte d’une de ces erreurs mentales qu’il devait quarante ans plus tard, devenu professeur, élucider ». Notons au passage la propre erreur mentale de Jones car Freud fut nommé professeur associé en 1902, après le voyage à Rome, à l’âge de quarante-six ans. Notons aussi que les ouvrages les plus récents consacrés à Sigmund Freud confirment tous – et singulièrement celui édité par Ernest et Lucie Freud, où la notice biographique est due à la plume d’Eissler : 6 mai.

W. Granoff rapporte le commentaire proposé par les époux Bemfeld dans leur article : « Freud’s early childhood » publié dans l’ouvrage collectif Freud as we knew him : Sigmund Freud, interrogé se serait fâché brusquement que l’on veuille le faire vieillir de deux mois, et aurait ajouté que sa mère lui avait indiqué sa date de naissance et que si quelqu’un pouvait la connaître avec exactitude c’était bien elle. Cet avis fut ratifié par le Comité qui fit graver ainsi la plaque commémorative. Le doute qui plane sur cette date de naissance est intéressant en ce que si Freud est effectivement né le 6 mars et non le 6 mai, sa mère Amalia se serait alors mariée enceinte de deux mois et le caractère séducteur de Jacob Freud, dont nous aurons à reparler, autoriserait un début de rapprochement Jacob-Laïos[7].

Sur Jacob Freud

Là aussi, se pose un problème de date de naissance. On sait que Jacob Freud naquit à Tysmanica en Galicie. Mais quand ? La date fut choisie postérieurement à l’événement et comme Jones le rapporte identifiée à celle de la naissance de Bismarck (01-04-1815), date finalement officiellement adoptée. Mais certains registres tchèques portent la trace d’une naissance en 1805, susceptible de se rapporter à Jacob Freud. Dans tous les cas de figure l’âge de Jacob Freud interroge :

– s’il est né en 1815 il se serait marié à vingt-six ans, pour la première fois, à cinquante ans pour la troisième avec une femme de vingt ans, lui aurait fait huit enfants dans la décennie suivante et se serait éteint à quatre-vingt-onze ans, plus âgé que son fils lors de sa propre mort ;

– s’il est né en 1805, il se serait marié à seize ans, ce qui n’était justifié ni économiquement ni religieusement (Granoff) et aurait eu son premier fils à dix-sept ans ;

– enfin, sa sœur Anna écrit dans l’ouvrage collectif déjà cité dans l’article « My brother Sigmund Freud » que leur père se serait marié à trente-six ans alors déjà grand-père, avec une femme ayant moins de la moitié de son âge.

Règne donc le flou le plus vague sur les dates et les nombres ce qui a pu contribuer au choix de Wilhelm Fliess comme étai transférentiel dans l’autoanalyse de Freud. Toutefois, dans tous les cas, nous avons affaire à un personnage à la vie sexuelle très active que ce soit dans sa prime jeunesse (hypothèse 1805) ou dans sa maturité avancée (hypothèse 1815) cela sans oublier qu’il eut une deuxième épouse (vide infra) et qu’il épousa vraisemblablement la première alors qu’elle était grosse de deux mois (vide supra). Quelle différence avec un fils marié à trente ans après quatre années de chastes fiançailles, époux fidèle et vertueux et qui dans une lettre à Fliess laisse entendre que son activité sexuelle s’est rapidement épuisée après la quarantaine (soit 1896 : naissance d’Anna, mort du père, et année qui suit la publication des Études sur l’Hystérie).

D’où l’intérêt que l’on peut apporter dans ce contexte à la sensibilité particulière de Freud pour le personnage et le mythe de Don Juan. On connaît son amour immodéré pour l’Opéra de Mozart, alors qu’il reconnaissait bien volontiers n’être pas mélomane « pour la musique je suis incapable d’en jouir » (dans les premières lignes de son article sur le Moïse de Michel Ange). En témoigne plus particulièrement ce qu’il écrivait à Marie Bonaparte sur le tard de sa vie, dans une lettre datée du 6 décembre 1936 : « Souvent en caressant Tolfi, je me surprends à fredonner une mélodie que je connais, bien que je ne sois pas du tout musicien, l’aria de Don Juan : un lien d’amitié nous unit tous deux ».

C’est dans ce contexte que l’attention se porte naturellement sur deux lettres à Fliess :

– la première en date du 16 avril 1896, où Sigmund Freud fait état de crises d’angoisses de mort, à la suite précisément de la mort du célèbre sculpteur de l’époque Tilgren qui venait d’achever une statue de Mozart commandée par la ville de Vienne et décéda six jours avant l’inauguration (à rapprocher de la crainte de Freud de ne jamais pouvoir, tel Moïse, atteindre la Terre Promise). Les mesures gravées sur la statue étaient extraites de la dernière scène où Don Juan meurt, tué par le Commandeur dont il a séduit la fille ;

– la seconde est datée du 23 mai 1897 : « Cher Wilhelm, je t’envoie ci-joint le “catalogue de toutes les merveilles”, etc. Le Conseil des Professeurs fait attendre sa décision. »

Il s’agit de la bibliographie des travaux de Freud mais les guillemets évoquent très clairement la phrase du valet Leporello s’adressant à l’épouse de Don Juan, pour lui présenter le carnet où sont inscrites les « mille et trois » conquêtes de son maître : « Madame, ce catalogue est celui des belles qu’aima mon maître ». Entre ces deux lettres, publiées in Naissance de la psychanalyse témoignant de l’intérêt de Freud pour Don Juan, décède le 23 octobre 1896, le père de Freud, Jacob. Dans l’année qui suit le thème de Don Juan semble quitter la pensée de Freud. Par contre il commence à désirer vraiment se rendre à Rome, ne le peut encore, puis publie l’Interprétation des Rêves en 1900 et visite enfin Rome en 1901. Don Juan va laisser sa place à Moïse.

Il convient de relever ici la remarquable intuition de Marie Balmary qui rapprochant les initiales des prénoms des enfants de Freud : Mathilde (comme M. Breuer), Martin (comme J.M. Charcot), Olivier (comme O. Cromwell), Ernest (comme E. Brücke), Sophie et Hanna écrit à la manière juive (toutes deux comme les Hammerschlag) obtient Moshe, soit Moïse en hébreu. Il ne s’agit pas ici simplement d’un jeu de mots, comme en témoignent :

– une citation de Freud dans l’Interprétation des Rêves parlant des prénoms de ses enfants : « je tenais à ce que leurs noms ne fussent pas choisis suivant la mode du jour, mais déterminés par le souvenir de personnes chères, leur nom fait des enfants des revenants, seul moyen d’atteindre à l’immortalité »[8].

– le fait que Freud lui-même usa du processus de l’anagramme pour décider que Massena, né le même jour que lui (avec un siècle… et peut-être deux mois, de différence) était juif par assimilation à Manasse le fils du Joseph de la Bible.

La statue de Moïse à Rome va donc remplacer la statue du commandeur. Ce n’est qu’après plusieurs voyages, en 1913, qu’il écrivit son essai, primitivement non signé et publié dans Imago en 1914. Nous le retrouverons en évoquant Rebecca. Relevons quand même tout de suite ce qu’il devait en écrire dans une lettre du 12 avril 1933 à Eduardo Weiss[9] : « Le Moïse italien m’a fait particulièrement plaisir. Mes rapports avec ce travail sont un peu comme ceux que l’on aurait avec l’enfant de l’amour. Pendant trois semaines de solitude, en septembre 1913, je suis resté debout tous les jours dans l’église, en face de la statue, l’étudiant, la mesurant, la dessinant, jusqu’à ce que s’éveille en moi cette compréhension que dans mon essai, je n’ai osé présenter que de façon anonyme. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai légitimé cet enfant non analytique ».

Passons au problème de Rebecca, l’épouse ni légitime ni analytique du père.

Sur Rebecca

Mon point de départ est le texte de Freud sur les erreurs[10] qui comporte lui-même une curieuse erreur de traduction, le texte, la nature des erreurs, et l’erreur de traduction, étant en relation avec le père et la différence des générations.

Relisons Freud : « Dans mon livre Die Traumdeutung (1900, 3e édition, 1919), je me suis rendu coupable d’une foule d’erreurs portant sur des faits historiques et autres, erreurs qui m’ont frappé et étonné lorsque j’ai relu le livre après sa publication. Un examen un peu approfondi n’a pas tardé à me montrer que ces erreurs ne tenaient nullement à mon ignorance, que c’étaient des erreurs de mémoire facilement explicables par l’analyse.

b) Page 135, je donne au père d’Hannibal le nom d’Hasdrubal. Cette erreur, qui m’a été particulièrement désagréable, ne m’a d’ailleurs que confirmé dans la conception que je me suis fait des erreurs de ce genre. Peu de lecteurs de mon livre étaient mieux au courant de l’histoire des Barkides que moi qui ai commis cette erreur et l’ai laissée passer dans trois épreuves. Le père d’Hannibal s’appelait Hamilcar Barkas ; quant à Hasdrubal c’était le nom du frère d’Hannibal, ainsi d’ailleurs que celui de son beau-frère et prédécesseur au commandement.

c) Pages 177 et 370, j’affirme que Zeus a émasculé et renversé du trône son père Kronos. J’ai par erreur fait avancer cette horreur d’une génération : la mythologie grecque l’attribue à Kronos à l’égard de son père Ouranos. Comment se fait-il que ma mémoire se soit trouvée en défaut sur ces points, alors que (et j’espère que mes lecteurs ne me démentiront pas) j’y retrouve habituellement sans difficulté les matériaux les plus éloignés et les moins usités ? Et comment se fait-il encore que, malgré trois corrections d’épreuves, ces erreurs m’aient échappé, comme si j’avais été frappé de cécité ?

Dans les trois exemples cités plus haut, il s’agit d’ailleurs du même sujet : les erreurs sont des produits d’idées refoulées se rapportant à mon père décédé.

L’erreur qui m’a fait dire Hasdrubal au lieu de Hamilcar, c’est-à-dire qui m’a fait mettre le nom du frère à la place de celui du père, se rattache à un ensemble d’idées où il s’agit de l’enthousiasme pour Hannibal que j’avais éprouvé étant encore jeune lycéen et du mécontentement que m’inspirait l’attitude de mon père à l’égard des « ennemis de notre peuple ». J’aurais pu laisser se dérouler les idées et raconter comment mon attitude à l’égard de mon père s’est modifiée à la suite d’un voyage en Angleterre, où j’ai fait la connaissance de mon demi-frère, le fils que mon père avait eu d’un premier mariage. Mon demi-frère a un fils qui me ressemble ; je pouvais donc, sans aucune invraisemblance, envisager les conséquences de l’éventualité où j’aurais été le fils, non de mon père, mais de mon frère. C’est à l’endroit même où j’ai interrompu mon analyse que ces fantaisies ont faussé mon texte, en me faisant mettre le nom du frère à la place de celui du père.

C’est encore sous l’influence de ce souvenir de mon frère que je pense avoir commis l’erreur consistant à faire avancer d’une génération l’horreur mythologique de l’Olympe grec. Des conseils que m’avait donnés mon frère, il en est un qui est resté très longtemps dans ma mémoire : « En ce qui concerne ta conduite dans la vie, me disait-il, il est une chose que tu ne dois pas oublier, tu appartiens, non à la deuxième, mais à la troisième génération, à partir de celle de notre père ». Notre père s’est d’ailleurs remarié plus tard pour la troisième fois alors que ses enfants du deuxième mariage étaient déjà assez avancés en âge. Je commets l’erreur c) à l’endroit précis de mon livre où je parle du respect que les enfants doivent à leurs parents.

« Notre père s’est d’ailleurs remarié plus tard pour la troisième fois » nous laisse perplexe. Granoff[11] a eu l’idée de consulter la traduction de Strachey : « our father had married again in a later life » et dans le texte original dont il donne la traduction suivante qu’il commente aussitôt :

« Une des admonitions de mon frère resta gravée longtemps dans ma mémoire. Il est une chose, me dit-il, que tu ne dois pas oublier pour ce qui est de ta conduite dans la vie. C’est qu’en réalité tu appartiens non pas à la seconde, mais à la troisième génération en rapport avec notre père. Notre père s’était remarié de nouveau tard dans la vie et par conséquent était bien plus âgé que ses enfants du second mariage ». « Jankélévitch fait deux erreurs, car d’une part il écrit : « Notre père s’étant remarié une troisième fois » et d’autre part il ajoute : « alors que ses enfants du deuxième mariage étaient déjà avancés en âge », ce qui est proprement incompréhensible ».

L’existence de Rebecca était à l’évidence inconnue de Jankélévitch, le traducteur en français, comme de Strachey et en tout cas non évoquée par le texte original de Freud.

Il est intéressant aussi de relever les erreurs non corrigées par Freud, dans son travail sur Léonard, par exemple : Léonard est en effet né d’un troisième mariage d’un père, qui remarié ultérieurement procréera encore avec fécondité. Freud se trompe sur le nombre des enfants, oubliant celui qui suit Léonard (la trace de Julius), se trompe sur l’âge de la mort du père de Léonard, comme il lui arrivera de se tromper sur celle de son propre père quand, peu après la mort de Sophie son « enfant du dimanche » à Hambourg à l’âge de vingt-six ans lors de la fameuse épidémie de grippe, il écrit à Jones qui vient de perdre son propre père (nous sommes en 1920) : « j’avais près de votre âge lorsque mourut mon père (quarante-trois ans) et cela me remua jusqu’au fond de moi-même ». Jones note qu’en « réalité nous avions tous deux quarante et un ans à la mort de nos père, mais Freud en avait quarante-trois lorsqu’il écrivit l’Interprétation des Rêves et cette erreur de mémoire est une preuve de plus de l’étroite interrelation qui existait dans son esprit entre ces deux éléments »[12].

Qu’en est-il alors de cette fameuse Rébecca ?

Une recherche conduite par Sajner[13] et citée par Max Schurr (pp. 37-39), permet d’établir les faits suivants à partir de la consultation systématique des registres des naissances, mariages, déplacements et décès :

– on ne connaît pas la date exacte de la mort de Sally Freud ;

– en 1852 figurent sur les registres de la population juive de Freiberg : Jacob Freud, âgé de trente-huit ans, sa femme Rebekka, âgée de trente-deux ans, les deux fils de Jacob, Emmanuel vingt et un ans marié à Maria dix-huit ans, et Philippe âgé de seize ans ;

– en 1854, le nom de Rebekka n’est plus mentionné. Elle ne pouvait être la même personne que Sally car alors elle aurait accouché d’Emmanuel à onze ans. Elle avait donc disparu par divorce, par décès, voire suicide.

Nous quittons maintenant le domaine des faits pour entrer dans celui des conjectures et des interrogations : qui a connu l’existence de ce mariage ? Comment a-t-il été dissous ? Amalia l’a-t-elle complètement ignoré ? Si oui quelles obscures raisons justifieraient le secret ? De toute façon Frieberg était une petite communauté fermée (moins de 5 000 habitants) ; la « légende familiale » devait s’inscrire dans une certaine « ambiance »[14]. Il est évident en tout cas que Jakob, Emmanuel, sa femme et Philippe étaient au courant. Quant à Sigmund Freud ? « Certainement pas consciemment » répond Schur.

Le mieux est de revenir au texte de Freud, et par exemple le récit d’un « rêve absurde » qu’il rapporte et commente dans l’Interprétation des Rêves[15]. « Voici un autre rêve absurde de père mort : je reçois une lettre du conseil municipal de ma ville natale concernant les frais d’une hospitalisation en 1851 nécessitée par une attaque. Cela me paraît très comique, car d’abord en 1851 je n’étais pas né et en second lieu, mon père, à qui cela pourrait se rapporter, est déjà mort.

Je vais le trouver dans la chambre à côté où il est couché et je lui raconte. A mon grand étonnement, il se rappelle qu’en 1851 il s’était un jour énivré et fut conduit au poste ou enfermé. C’était au temps où il travaillait pour la maison T… « tu as donc bu aussi ? » lui demandai-je. « Et tu t’es marié aussitôt après ? ». Je calcule que je suis, en effet, né en 1856, date qui me paraît suivre immédiatement l’autre.

« Dans le rêve absurde qui contient l’histoire de la lettre du conseil municipal, je calcule que je suis né en 1856, date qui me paraît suivre immédiatement l’autre. Tout cela revêt bel et bien la forme d’une conclusion logique. Mon père s’est marié bientôt après l’attaque, en 1851 ; je suis le fils aîné, né en 1856 ; donc cela est juste. Nous savons que cette conclusion est altérée par l’accomplissement d’un désir et que la pensée dominante du rêve est : quatre ou cinq ans, ce n’est rien, ça ne compte pas ».

Les associations et commentaires de Freud le conduisent à évoquer la figure de Breuer comme substitutive du père, puis celle de Meynert et le jour où il annonça ses fiançailles à son père sans avoir demandé préalablement son autorisation. Je cite deux extraits[16] : « L’absurdité la plus forte et la plus déroutante du rêve est dans ma façon de considérer l’année 1851 qui ne me paraît pas différente de 1856, comme si un intervalle de cinq années ne comptait pas. Mais c’est cela précisément que veulent exprimer les pensées du rêve ; quatre ou cinq ans c’est le temps pendant lequel j’ai été aidé par le confrère dont j’ai parlé plus haut, mais aussi le temps pendant lequel j’ai différé mon mariage et fait attendre ma fiancée, et, par un hasard que les pensées du rêve utilisent souvent, la durée du traitement que j’indique actuellement à ceux de mes malades avec qui je suis le plus en confiance. « Qu’est-ce que cinq ans ? » demandent les pensées du rêve. « Ça n’est rien pour moi, ça ne compte pas. J’ai le temps devant moi et j’arriverai bien à mes fins : il est bien arrivé d’autres choses que vous croyiez impossibles ». De plus le nombre 51 isolé, a encore un autre sens, celui d’une opposition. C’est pourquoi il intervient dans le rêve à plusieurs reprises. 51, c’est l’âge où l’homme semble le plus exposé, où j’ai vu mourir subitement des collègues, un, entre autres, qui, après avoir longtemps attendu, venait d’être nommé professeur quelques jours avant ».

« Ainsi par exemple, j’affirme que des impressions remontant à la deuxième, parfois même à la première année de la vie de l’individu laissent une trace ineffaçable dans la vie psychique de ceux qui seront plus tard des malades, et que ces impressions – quoique souvent déformées et exagérées par le souvenir – peuvent être la première et la plus profonde raison d’un symptôme hystérique. Des malades à qui je donne ces explications quand je dois le faire se moquent de moi, se déclarant prêts à rechercher des souvenirs datant du temps où ils n’étaient pas encore nés. Je m’attends à ce que la révélation du rôle inconnu jusqu’à présent, que joue, chez les malades femmes, le père dans les premières impulsions sexuelles, reçoive le même accueil (voir l’exposé de la p. 224). Et pourtant je suis profondément convaincu que les deux idées sont exactes et fondées. Elles sont confirmées par certains exemples où le père est mort alors que l’enfant était encore en bas âge, et où des événements survenus plus tard resteraient inexpliqués, si l’on ne pouvait admettre que l’enfant avait gardé de son père des souvenirs inconscients ».

Ces quelques citations peuvent nous laisser perplexes : annuler cinq années, évoquer son mariage faire référence à des « souvenirs datant du temps où ils n’étaient pas encore nés » (phrase soulignée par Freud), craindre le chiffre 51 (Fliess lui avait prédit que ce serait le terme de sa vie par l’addition des nombres 28 et 23 représentant les périodes féminine et masculine) ne tournons-nous pas autour d’un grand secret non consciemment su mais revenant comme le refoulé ? Il était dès lors intéressant de rechercher si le nom de Rebecca apparaissait dans l’œuvre de Freud : oui, à deux reprises et d’une manière bien significative :

1) d’abord dans la lettre 69 du 21 septembre 1897 où il fait part à Fliess de sa déception après l’abandon de l’une de ses hypothèses scientifiques. Il écrit ainsi (in Naissance de la psychanalyse) : « Je continue ma lettre par des variations sur les paroles d’Hamlet : “To be in readiness”. Garder sa sérénité, tout est là. J’aurais lieu de me sentir très mécontent. Une célébrité éternelle, la fortune assurée, l’indépendance totale, les voyages, la certitude d’éviter aux enfants tous les graves soucis qui ont accablé ma jeunesse, voilà quel était mon bel espoir. Tout dépendait de la réussite ou de l’échec de l’hystérie. Me voilà obligé de me tenir tranquille, de rester dans la médiocrité, de faire des économies, d’être harcelé par les soucis et alors une des histoires de mon anthologie me revient à l’esprit : “Rébecca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée !” ».

Cette histoire fait référence à la non-conclusion d’un heureux mariage alors en projet. Et quel est le succès auquel Freud renonce, en évoquant le nom de la deuxième femme de son père ? La première partie de la lettre nous l’indique p. 191 : « Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui au cours de ces derniers mois s’est lentement révélé, je ne crois plus à ma neurotica ». La neurotica c’est la thèse de la séduction, active ou passive, comme cause de la névrose. Et de donner des explications : les échecs dans les traitements, « la surprise de constater que dans chacun des cas il fallait accuser le père de perversion, y compris le mien » (ces quatre mots sont omis dans l’édition allemande et la traduction française, mais rétablis par Strachey), le fait qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable ».

Ainsi le nom de Rebecca est-il évoqué dans la lettre même où Freud renonce à « épingler le Père », à rechercher la faute du père pervers. Après avoir ignoré Laïos, l’ogre pédophile, Freud ne pouvait que ne pas voir Jacob comme un séducteur et un transgresseur des lois sexuelles de son époque. Nous assistons là au passage de la théorie de la séduction (attentat sexuel commis par le père, un oncle, un frère des futures hystériques) à celles du fantasme né du désir refoulé de la patience. De même ce sont les désirs refoulés du fils envers la Mère qui le conduiront à se situer en position de rival et de meurtrier du père. Ainsi Freud approchait-il mais au prix de quel effort dans son économie privée, de la construction du complexe d’Œdipe. Autrement dit la nécessité pour Freud de maintenir refoulé un souvenir inconscient a-t-il contribué de manière décisive à la mise en forme de l’un des concepts majeurs, et le plus universellement connu, de la psychanalyse : le complexe d’Œdipe ? Certains indices permettent de le penser et en particulier les circonstances où apparaît pour la deuxième fois le nom de Rebecca dans son œuvre, la première étant le récit d’une déception scientifique et d’un échec personnel.

2) Il s’agit de la deuxième partie de son article portant sur « Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse » [17], partie qui porte justement et significativement comme titre « ceux qui échouent devant le succès » la première traitant des « exceptions » et la troisième des « criminels par sentiment de culpabilité ». Pour ce travail, Freud propose une étude psychanalytique de deux personnages, Lady Macbeth et Rebecca West tirée du drame d’Ibsen. Je suis parfaitement la critique que propose Marie Balmary de l’analyse de Freud : « C’est une femme ” libre et hardie ” qui joue chez le pasteur Jean Rosmer le rôle de gouvernante. La femme du pasteur, Félicie, maladive et sans enfant, est morte il y a un peu plus d’un an (et non il y a des années comme le dit Freud). Une amitié « purement intellectuelle et idéale » unit Jean Rosmer et Rebecca, du moins dans l’esprit du premier. Mais la médisance les atteint d’autant plus âprement que le pasteur est en train d’abandonner ses anciennes croyances. Le spectateur de ce drame, où le mal caché vient peu à peu au jour comme chez Sophocle, apprend qu’en fait Félicie ne s’est pas noyée par un coup de désespoir dû à sa stérilité mais par une machination infernale. Rebecca avait, par des allusions, des livres laissés en évidence, des paroles ambiguës, conduit Félicie à s’interroger sur la validité de cette union stérile, laissé soupçonner à la pauvre femme que son mari était en train d’abandonner la foi pour se rallier aux idées progressistes et que bientôt elle, Rebecca, devrait « nécessairement » quitter la maison – afin de dissimuler les suites d’un commerce illicite, laisse-t-elle croire à Félicie sans le dire clairement. Félicie s’est donc suicidée afin de ne pas barrer à l’homme aimé le chemin du bonheur.

Toute la pièce se situe après la mort de Félicie. Ce qui intéresse Freud, c’est le refus de Rebecca de devenir la seconde femme de Rosmer, comme celui-ci le lui propose avant que tout ne soit révélé, afin de faire taire les médisances. Rebecca aime Rosmer ; elle a tout fait pour l’avoir, jusqu’au crime. Et pourtant elle parle de se suicider comme Félicie lorsque Rosmer demande pourquoi elle refuse sa proposition de mariage. Elle finira par tout avouer lorsqu’un troisième personnage – le frère de Félicie – viendra lui apprendre quelle est, elle, Rebecca, non la fille adoptive mais la fille adultérine de l’homme qui l’a élevée, le Docteur West.

Freud donne alors là une explication psychanalytique : Rebecca a sûrement été la maîtresse de son père adoptif mais elle ignorait qu’il fût son vrai père. C’est pour cela qu’elle « craque » ensuite et avoue tout à propos du meurtre de Félicie. Freud nous dit là qu’elle ne livre un secret (le meurtre de la femme) que pour en taire un autre (l’inceste avec le père). Le drame d’Ibsen abonde en phrases et en situations ambiguës et c’est de là qu’il tire sa force. Mais nous nous étonnons, après avoir relu la pièce, du ton définitif de Freud à propos de Rebecca : « Nous comprenons, certes, maintenant, que ce passé lui apparaisse le plus grand obstacle au mariage, le plus grand crime ». Puis Freud continue : « C’est après avoir appris qu’elle a été la maîtresse de son propre père qu’elle devient la proie de son sentiment de culpabilité… Elle fait à Rosmer (…) la confession où elle s’avoue meurtrière ; elle renonce définitivement au bonheur vers lequel elle s’était frayé la voie par son crime même, et se prépare au départ ». Ce que Freud nous raconte ici, c’est la fin de l’acte. Mais nullement la fin du drame. La chose est curieuse. Il admirait tant le déroulement implacable de cette pièce : pourquoi ne rien dire alors de son dénouement ? Nous avions déjà remarqué à propos de Lady Macbeth que Freud ne mentionne pas son suicide final. Or, ici encore, c’est un suicide – un double suicide – qui est passé sous silence. Voici rapidement la fin de l’histoire. Une dernière entrevue a lieu entre Rebecca et Rosmer, au moment où elle s’apprête à quitter Rosmersholm. Lui, voudrait bien la retenir, mais comment pourra-t-il jamais la croire à présent, après tous ces mensonges ? Dans un moment de trouble, d’égarement, il laisse échapper quelques mots qui montrent à Rebecca la voie : elle ne peut plus être crue de lui que par un geste, le suicide, preuve qu’elle l’aime autant que Félicie l’a aimé. Rebecca accepte ; Rosmer, voyant qu’il ne peut plus désormais effacer ce qu’il a dit, choisit de mourir lui aussi ; enlacés, ils se jetteront dans le bief du moulin. C’est donc sur un souhait à peine formulé de Rosmer que Rebecca se tue (comme c’était peut-être, pensons-nous, sur son souhait, moins formulé encore, qu’elle avait tué Félicie. Le suicide à deux ne parle-t-il pas d’un crime à deux ?).

Or, Freud n’évoque rien de tout cela. En revanche, il affirme un acte criminel dans le passé de Rebecca, son inceste avec son père, qui n’est pas signalé par des traces indiscutables dans le texte. Évidemment l’explication de Freud est conforme à la théorie du complexe d’Œdipe. Le domaine de Rosmersholm serait pour le personnage de Rebecca le lieu de la répétition : « Tout ce qui lui est arrivé à Rosmersholm, son amour pour Rosmer et son hostilité contre sa femme, étaient déjà un effet du complexe d’Œdipe, une reproduction forcée de ses rapports à sa mère et au docteur West[18] ».

N’est-il pas curieux que, lorsqu’il s’agit de personnages imaginaires, Freud affirme avec vigueur que l’inceste a eu lieu réellement, et donc que le père a bel et bien été le séducteur de sa fille, alors que, depuis 1897, il affirme au contraire être revenu de cette erreur ? Il a « renoncé » à la théorie de la séduction pour les personnes vivantes ; elle se réengouffre dans son écriture pour les personnages imaginaires ».

Je propose pour mieux comprendre Rebecca que nous revenions maintenant au travail de Freud sur Le Moïse de Michel-Ange « cet enfant de l’amour… non analytique ». Il s’agit d’une longue étude très documentée et très savante bien qu’introduite par les mots : « je commence par le déclarer : je ne suis pas un vrai connaisseur d’art, mais un simple amateur ». Freud s’efforce de démontrer que ce Moïse n’est pas la représentation de la colère provoquée par la trahison de son peuple alors qu’il était allé chercher les Tables de la loi, dans sa fureur prêt à s’élancer pour châtier mais : « un autre Moïse, supérieur au Moïse de l’histoire ou de la tradition. Il a remanié le thème des Tables de la loi fracassées, il ne permet pas à la colère de Moïse de les briser, mais la menace qu’elles puissent être brisées, apaise cette colère ou tout au moins la retient avant d’agir. Par là, il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de sur-humain, et la puissante masse ainsi que la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant à rendre l’exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable : vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué ».

Tableau III

Parcourant ce travail nous apprenons bien des choses et pouvons en inférer de nouvelles :

– cette statue est élevée sur la tombe du Pape Jules II (comme Julius fut le deuxième enfant, décédé, de la famille Freud) ;

– cette statue devait faire partie d’un ensemble de six dont seulement deux ont été exécutées, Lea et Rachel, soit Vita activa et Vita contemplativa. Arrêtons-nous un moment sur ce couple biblique, deux sœurs qui ont été mariées successivement au même homme, et rapportons-nous au tableau III.

Isaac fils d’Abraham prit pour femme Rébecca. Il en eut. deux fils Esaü et Jacob ou Israël (« Deux nations sont dans ton sein, deux peuples se détacheront de tes entrailles, l’un sera plus fort que l’autre et le grand servira le petit » dit le Seigneur à Rebecca (Genèse 25). Esaü vend son droit d’aînesse à Jacob pour une brouet de lentilles, lequel peut ainsi avec l’aide de sa mère Rebecca dont il est le préféré usurper la bénédiction promise à Esaü l’aîné, lui préféré du père. Esaü veut tuer Jacob, qu’Isaac et Rebecca font partir auprès de Laban, frère de Rebecca. En chemin il fait le fameux songe de l’échelle dressée de la terre au ciel et sur laquelle montent et descendent les anges de Dieu. Et le Seigneur lui donne sa bénédiction à lui Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham et à toute sa descendance. Jacob arrive chez Laban, rencontre d’abord Rachel qui « était belle à voir et à regarder » et l’aime aussitôt. Il se fait reconnaître, est accueilli et Rachel lui est promise en mariage contre sept années de travail « Jacob servit sept ans pour Rachel, et ils lui parurent quelques jours tant il l’aimait » (Genèse 29). Le soir de la noce, Laban glisse Léa, sa fille aînée, donc sœur de Rachel, à sa place dans le lit de Jacob. A sa surprise et à son courroux, Laban répond qu’avec sept ans de travail supplémentaire Jacob aurait aussi Rachel. Ce qui fut fait. Voyant que Jacob n’aime pas Léa, le Seigneur la rend féconde et lui donne successivement Ruben, Siméon, Levi, Juda alors que Rachel est aimée mais demeure stérile. Enfin Dieu exauce Rachel et lui donne un fils Joseph, puis un second Benjamin. Jacob s’enrichit, est contraint de fuir la terre de Laban puis conclut une nouvelle alliance avec lui, et s’apprête à rencontrer son frère Esaü. En chemin il lutte avec Dieu, ayant pris figure humaine, mais n’est pas vaincu, simplement blessé à la jambe (lui aussi !). Il reconnaît Dieu et obtient sa bénédiction. Il se réconcilie avec Esaü. Reste le personnage de Joseph. Il était le préféré de Jacob car il l’avait eu dans sa vieillesse, et donc détesté par ses frères. Cette haine s’attise quand Joseph fait le récit du songe des gerbes qui se prosternent devant la sienne (ses frères) ou du soleil, de la lune et des onze étoiles (toute sa famille) qui s’inclinent devant lui. Ses frères décident de lui donner la mort « voici venir l’homme aux songes. C’est le moment ! Allez ! Tuons-le et jetons-le dans des fosses… nous verrons ce qu’il advient de ses songes » (Genèse 37). Mais Ruben parvient à sauver Joseph et le vend aux Ismaélites. Ainsi Joseph arrive chez Potiphar son maître égyptien qu’il doit servir. Il est beau à voir. Il refuse les offres et les tentatives de séduction de la femme de son maître qui, dans son dépit, l’accuse de viol. Joseph, jeté en prison, interprète avec exactitude les rêves de deux prisonniers, le grand échanson qui retrouvera son rang, le grand panetier qui est promis à la mort. Les interprétations de Joseph restées fameuses il est tout naturellement appelé auprès du pharaon qui était embarrassé du songe des sept vaches grasses et des sept vaches malingres, et de celui de sept épis gonflés et appétissants et des sept épis durcis, gelés et brûlés, que personne ne savait lui expliquer. On sait ce qu’il en fut de la prophétie de sept années d’abondance qui précéderaient sept années de famine et de la nécessité de profiter des premières pour emplir les greniers et constituer des réserves. Enchanté de ces propositions pharaon nomme Joseph ministre et lui demande de mettre ses suggestions en pratique. Ce qui fut appliqué pour le plus grand bienfait de l’Égypte.

Deux fils naquirent à Joseph, Manassé et Ephraïm en début de la période de famine. Tout le monde vint alors en Égypte pour acheter du grain. Ainsi firent les frères de Joseph réalisant son rêve prémonitoire de la prosternation des gerbes. Plus tard ils revinrent avec le plus jeune Benjamin qui n’était pas du premier voyage, et finalement Joseph s’étant fait reconnaître, ce fut aussi le vieux Jacob qui prit le chemin de l’exil pour venir s’installer en Égypte auprès de son fils retrouvé.

En 1938, Freud s’exilait à Londres… « Je me compare quelquefois au vieux Jacob qui fut emmené en Égypte par ses enfants alors qu’il était très âgé », lettre à Ernst Freud du 12 mai 1938.

Que pouvons-nous comprendre de l’utilisation, consciente ou pas, faite par Freud de ces données, à l’évidence connues de lui, comme il nous l’indique lui-même dans Ma vie et la psychanalyse : « Très jeune alors que je venais d’apprendre ce qu’est l’art de lire, je me plongeai dans l’histoire biblique. Comme je le reconnus bien plus tard cela n’a cessé d’orienter mon intérêt » ? Six thèmes paraissent se dégager : le télescopage des générations, la rivalité fraternelle, l’attachement privilégié d’une mère à son fils, l’élection de Jacob, l’opposition des deux femmes d’un même époux, la place particulière de Joseph l’oniromancien :

– L’entremêlement des générations était déjà sensible dans la famille de Freud ; pour ce que nous venons d’exposer Jacob a pour mère Rebecca et pour fils Joseph l’interprète des rêves. Le jeune Sigismund, qui devait plus tard découvrir la clef des songes, pouvait très bien en fonction du principe d’intemporalité de l’inconscient retrouver dans ses prénoms familiers pour lui à la fois dans son environnement et ses lectures bibliques ses propres images archaïques ;

– La rivalité fraternelle est manifeste dans le texte, celle de Jacob et d’Esaü, plus tard de Joseph et de ses frères. On peut la rapprocher de celle de S. Freud par rapport à son frère Julius – et dont le décès à l’âge de dix-huit mois devait provoquer chez lui une intense culpabilité – et à son neveu John, rivalité qui devait colorer difficilement ses relations avec tous les hommes, collègues, disciples et l’engager dans la voie d’identifications héroïques ;

– L’attachement particulier de Rebecca à Jacob évoque celui de sa mère Amélia pour le jeune Sigmund, comme il devait l’écrire plus tard dans Souvenir d’enfance dans « Fiction et vérité » de Goethe. « Quand on a été sans contre-dit l’enfant préféré de sa mère on garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès qui dans bien des cas l’assure effectivement » ; le couple Rebecca-Jacob, conjugal dans la vie de Freud, est incestueux dans le texte biblique ; c’est précisément un attachement de cette nature que Freud découvrira dans son auto-analyse et qu’il universalisera par la mise à jour et dans la tragédie grecque et dans la vie de chacun du complexe d’Œdipe ;

– L’élection de Jacob – n’oublions pas que c’était aussi le prénom du père de Freud – qui a vu Dieu en face et a gardé la vie sauve même s’il fut blessé à la jambe dans ce combat, l’élection de Jacob comme porteur de la descendance d’Israël en laquelle Freud, en dehors de tout esprit religieux se reconnaîtra toujours : « mes parents étaient juifs, moi-même suis demeuré juif » écrit-il dès les premières lignes de Ma vie et la psychanalyse et « je suis un vieux juif » seront ses premiers mots en arrivant à Londres, exilé ;

– L’opposition des deux épouses d’un même mari (le père de Freud fit aussi, officiellement, deux mariages) : Jacob est marié à deux femmes, Lea active et prolifique et Rachel quasi stérile et contemplative, comme Marthe et Marie dans le Nouveau Testament, comme Martha et Minna Bernays dans la propre vie de Freud ;

– Enfin la destinée singulière de Joseph l’interprète des songes subissant la haine et les tentatives d’homicide de ses frères, de séduction de la femme de son maître Potiphar, élevé ensuite aux plus hautes fonctions en Égypte où au crépuscule de sa vie son propre père le rejoindra pour le bénir.

Je peux maintenant revenir à Moïse et Don Juan : Moïse face à son peuple assemblé autour du veau d’or, le commandeur face à Don Juan l’impie sont deux messagers divins affrontant l’Infidèle. Freud est devant le Moïse de Michel Ange comme Leporello devant la statue du Commandeur : « car jamais aucune sculpture ne m’a fait une impression plus puissante. Combien de fois n’ai-je grimpé l’escalier raide qui mène du disgracieux Corso Cavour à la place solitaire où se trouve l’église délaissée ! Toujours j’ai essayé de tenir bon sous le regard courroucé et méprisant du héros. Mais parfois je me suis alors prudemment glissé hors la pénombre de la nef comme si j’appartenais moi-même à la racaille sur laquelle est dirigé ce regard, racaille incapable de fidélité à ses convictions, et qui ne sait ni attendre ni croire, mais pousse des cris d’allégresse dès que l’idole illusoire lui est rendue »[19].

En 1934 encore il écrira à Arnold Zweig dans une lettre datée du 16 décembre : « l’homme (Moïse) et ce que je voulais faire de lui me poursuit continuellement ».

On comprend dès lors qu’il n’ait pu aller à Rome avant d’avoir publié L’Interprétation des Rêves et s’être ainsi identifié à Joseph l’oniromancien. Cela pouvait être d’autant plus difficile qu’il avait dans sa réalité un véritable et douteux Joseph, son oncle.

Sur l’oncle Joseph

Voici ce qu’en écrit Freud : « Je n’ai eu qu’un oncle, l’oncle Joseph. Il y a à son sujet une triste histoire. Il s’était laissé entraîner, il y a quelque trente ans, dans un but de lucre à un acte que la loi sanctionne durement et fut alors puni. Mon père dont le chagrin rendit en peu de jours les cheveux gris avait coutume de dire que l’oncle Joseph n’avait jamais été un mauvais homme, mais une tête faible, c’était son expression »[20].

Qu’évoque pour lui le nom de Joseph ?

– Le Joseph de la Bible ;

– Joseph Breuer ;

– Le Docteur Joseph Pur médecin de la famille Freud à Freiberg, borgne et secourable qui lui donna des soins un peu après la mort de Julius, alors âgé de six mois (avec donc des sentiments de culpabilité durable pour le jeune Freud ambivalent devant ce rival) au moment des jeux avec sa cousine Pauline pour qui il éprouve des désirs incestueux et son cousin John qu’il veut sans cesse surpasser (relation qui fut « modélisante » pour celles de l’âge adulte avec les hommes). Ainsi qu’il le raconte lui-même dans L’Interprétation des Rêves à propos du fragment autobiographique de la « prairie aux fleurs jaunes » et dans l’Introduction à la psychanalyse, le jeune Sigmund fit une lourde chute du haut d’un escabeau où il s’était hissé pour obtenir quelques friandises. « J’aurais pu y laisser toutes mes dents », précise-t-il ainsi que l’absence totale de souvenir de l’incident, bien qu’il y ait eu hémorragie, pose d’agraphes et qu’il en ait gardé une cicatrice. C’est sa mère qui lui rappellera plus tard l’épisode avant que le cancer ne vienne le frapper là ;

– Joseph Paneth « mon ami Joseph », son condisciple cité dans L’Interprétation des Rêves et à qui il succéda à l’Institut de Physiologie d’Ernest Brucke ;

– Joseph Bonaparte dont il parle longuement dans une lettre à Thomas Mann le 24 novembre 1936 ; « … n’existe-t-il pas dans l’histoire un homme pour qui la vie de Joseph a pu être un modèle mythique, de sorte que nous puissions deviner le fantasme de Joseph comme étant, derrière son portrait biographique complexe, le moteur démoniaque et secret. Je pense que Napoléon Ier est cet homme (…) Son frère aîné s’appelait Joseph, et ce détail (…) marqua pour lui un destin. Dans toutes les familles corses, le droit d’aînesse est respecté avec une crainte sacrée (…). Suivant cette tradition corse, une relation humaine normale prend un caractère exacerbé. Le frère aîné est le rival naturel, le cadet éprouve à son égard une hostilité élémentaire dont on ne peut toucher le fond, et à laquelle, dans les années à venir, les termes de désir de mort et d’intention meurtrière pourront convenir. Éliminer Joseph, prendre sa place, devenir lui-même Joseph ont dû être chez Napoléon enfant le sentiment moteur le plus fort (…) ces motions infantiles excessives tendent à se retourner en leur contraire. Le rival haï devient un être aimé. Il en fut ainsi pour Napoléon. Nous en inférons qu’il a tout d’abord violemment détesté Joseph mais nous apprenons que, plus tard, il l’a aimé plus qu’aucun être au monde et qu’il n’a presque jamais pu reprocher quoi que ce soit à cet homme sans valeur et peu sûr. La haine primitive avait donc été surcompensée, mais l’ancienne agressivité jadis libérée n’attendait que d’être déplacée sur d’autres objets. Des centaines de milliers d’individus indifférents expieront le fait que le petit homme féroce a épongé son premier ennemi » ;

–  enfin son oncle Joseph dont Jones écrit simplement que « ses démêlés avec la justice firent blanchir prématurément les cheveux du père de Sigmund » ajoutant en note « les frasques du jeune homme ne lui valurent que des amendes puisque nulle trace de condamnation ne se retrouve dans les archives de la police »[21].

La vérité est toute différente ainsi que nous le rappelle A. de Mijolla[22]. Une certaine Madame Renée Glichhom, non psychanalyste, va rétablir la réalité des faits, cela il y a près de quinze ans. On n’en parle guère dans nos milieux psychanalytiques comme si la curiosité vis-à-vis de la mythographie freudienne avait un caractère scélérat, et en tout cas interdit. En fait d’après les documents qu’elle a retrouvés et qu’elle cite il y eut instruction et procès de juin 1865 à février 1866 et condamnation à dix ans de travaux forcés, avec toutefois libération anticipée au bout de quatre années. Les archives judiciaires ayant disparu, c’est sur la lecture des journaux et périodiques de l’époque qu’a reposé cette recherche.

L’accusation est le trafic de faux roubles, avec des implications diplomatiques, le réseau de faux monayeurs s’étendait à toute l’Europe (Suisse, Angleterre dont Manchester, France, Pologne, Allemagne et Russie). Les faits, appuyés sur des documents ne paraissent pas réfutables. A partir de là, la rumeur et les insinuations, qui ont une réalité psychique, circulent. Deux nous intéressent :

– la ville de Manchester où demeurent Emmanuel et Philip, les deux frères de Sigmund Freud ;

– le fait que Jacob Freud, ruiné à Freiberg ait pu subvenir aux besoins de la famille, nombreuse, sans exercer aucun commerce ni acquitté le moindre impôt, pendant de longues années à Vienne. A partir de là, on peut associer,

rêver,

noter, que le rêve

de l’oncle est cité onze fois dans L’Interprétation des Rêves, soit en second rang juste après celui de l’injection faite à Irma.

Ce travail n’a pas l’ambition d’aboutir à des conclusions mais d’ouvrir un champ d’hypothèses. Je relève simplement quelques-unes des questions qu’il pose :

– celle du secret entourant tout ce qui s’écarte de l’hagiographie officielle du Père de la Psychanalyse et de l’absence totale de curiosité analytique par rapport à cela. Cela ne fut ni l’attitude d’Œdipe, ni celle de Freud ;

– les variations de la théorie de la séduction abandonnée au moment de la mort du père, enfouie mais qui revient dans les écrits ultérieurs[23];

– la précession du contre-Œdipe sur l’Œdipe dans l’inconscient universel. Freud l’écrit à propos de l’œuvre d’art, toujours dans son Moïse : « il faut que soit reproduit en nous l’état de passion, d’émotion psychique qui a provoqué chez l’artiste l’élan créateur… l’œuvre elle-même devra être susceptible d’une analyse si cette œuvre est l’expression effective sur nous des intentions et des émois de l’artiste ». Que n’a-t-il songé à Thésée, auprès de qui Œdipe trouvera au moment de sa mort son dernier secours, mais qui avait, lui, fait mettre à mort son fils Hippolyte accusé de vouloir lui ravir son pouvoir (par Aricie interposée) et sa femme (Phèdre) ? De cette précession il faut tenir compte dans la cure, l’éducation, les rapports sociaux ;

– enfin, plus généralement la reconnaissance de ce qu’aucune théorie n’échappe à sa fonction de défense sublimatoire dans l’économie psychique du théoricien, la théorie analytique pas davantage et ce travail bien entendu non plus.

Le fantôme de Freud veille sur nous. Enfoui dans sa tombe londonienne, en pays d’exil comme le vieux Jacob de la Bible, il étend son ombre immense sur tous les psychanalystes et contre-psychanalystes de cette planète. Il est le Commandeur dont nous redoutons, dans notre surmoi psychanalytique qu’il ne vienne châtier ceux qui ont commis l’inceste et le parricide, nous les psychanalystes qui avons rêvé de séduire la seule passion qui l’ait habité, son œuvre psychanalytique, et qui dans notre révérence excessive à son égard marquons notre incapacité à effectuer un travail de deuil, dont l’absence signe un désir porteur de la mort de son fondateur.

Séducteurs éternellement déçus par notre incapacité à remodeler la statuaire qu’il nous a léguée, malgré l’usure du temps et le jaillissement des sciences humaines, parricides impotents dans le florilège des hommages que nous lui adressons et des cécités que nous nous imposons, nous sommes désemparés.

Notre environnement conceptuel n’est plus celui de Freud ; la clinique contemporaine n’est plus celle de Freud ; les valeurs culturelles ne sont plus celles de Freud. Et pourtant nous sommes asservis à cet homme de génie, et au génie de cet homme. Inhibés dans notre capacité de penser autrement, nous nous accrochons aux virgules, aux variations sémantiques des traductions, et, alors qu’il a été notre guide dans l’interprétation des rêves, nous nous interdisons de rêver, et gâchons notre vie de psychanalystes dans des exégèses qu’elles soient savantes, désopilantes ou simplement lassantes.

Et si nous osions défier la statue du commandeur et si nous nous autorisons à penser librement – librement, je veux dire consciemment, librement — et si nous refusions de souscrire au mythe patiemment, scrupuleusement, filialement édifié par ses premiers disciples, ne redeviendrions-nous pas vraiment psychanalystes ? Quarante ans après sa mort, près d’un siècle après ses premiers écrits le moment de la curiosité n’est-il pas venu ? Si nous ne nous libérons pas de la chape lourde d’electrum, d’or et d’argent mêlé, qui couvre nos épaules comme les statues des pharaons, pouvons-nous entendre la parole de patients qui sont nés plus d’un siècle après sa naissance ?

La fidélité, c’est la vérité. La fidélité c’est l’exigence ; la fidélité c’est le contraire du mythe ; la fidélité c’est l’effort dans une illusion lucide de la recherche de la vérité d’aujourd’hui. La fidélité c’est aussi la passion du doute, et l’affirmation de l’incertitude. Ce monde change, les valeurs structurantes ou aliénantes évoluent, la vie des pulsions est l’objet à la fois d’un culte morbide, et d’une répression chloroformée, les formes d’adaptation du moi à la réalité psychique et à la réalité externe sont en même temps pris en charge par une pseudo-organisation de la société, et renvoyées à leur absolue solitude dans des villes de béton et des mentalités grégaires.

Nos patients nous interrogent. Notre vie personnelle nous interpelle. Nos institutions psychanalytiques nous étonnent. Que se lèvent le vent et la musique d’un nouveau monde, où la curiosité, pas seulement perverse, pas uniquement épistémophilique, nous appelle vers de nouvelles frontières.

 

N.B. : Ce travail a été rédigé bien avant l’ouverture, récente et partielle, des archives Freud. J’ai choisi de vous le présenter tel quel, dans le contexte historique de l’époque.

Notes

[1]     S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1967, p. 234.

[2]     E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, P.U.F., tome I, 1958, tome II, 1961, tome III, 1969.

[3]     M. Schur, La mort dans la vie de Freud, Paris, Gallimard, 1975.

[4]     D. Anzieu, L’auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1975.

[5]     W. Grassoff, Filiations, Paris, Éd. de Minuit, 1975.

[6]     M. Balmary, L’homme aux statues, Freud et la faute cachée du père, Paris, Grasset, 1979.

[7]     Au moment de la correction des épreuves de cet article, le doute ne subsiste plus pour moi, grâce notamment à D. Anzieu et A. de Mijolla. Freud est bien né le 6 mai.

[8]     Souligné par moi.

[9]     S. Freud, Correspondance, Paris, Gallimard, p. 452.

[10]    S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, op. cit., pp. 233 et suivantes.

[11]    W. Granoff, Filiations, op. cit., p. 318.

[12]    E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, op. cit., tome III, p. 22.

[13]    J. Sajner, in « Sigmund Freud Beziehungen zu seinem Geburtsort Freiberg und zu Häbren », Clio Medica, 1968, 3, 167-180.

[14]    M. Schur, La mort…, op. cit., p. 39.

[15]    S. Freud, L’interprétation…, op. cit., pp. 375 et 382.

[16]    S. Freud, L’interprétation…, op. cit., pp. 373 et 384.

[17]    S. Freud, Quelques types de caractères dégagés par la psychanalyse, Imago, 1915.

[18]    Cf. S. Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1971, 286 pages.

[19]    S. Freud, Essais de psychanalyse appliquée, « Le Moïse de Michel-Ange », Paris, Gallimard, 1971, 256 pages.

[20]    S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Payot, chap. XIII.

[21]    E. Jones, La vie et l’œuvre…, op. cit., tome I, p. 4.

[22]    A. de Mijolla, « Mein Onkel Josef à la une ! », Études freudiennes, n° 15-16, Denoël, 1979.

[23]    Cf. en particulier C. Chiland, « Le statut du fantasme chez Freud », Rev. Fr. de Psychanalyse, mars-juin 1971, tome XXXV, 2-3, pp. 203-216.

 


 

Le psychanalyste et son patient

En guise d’introduction : « Son »

Quelle est la relation du psychanalyste et de « son » patient ? Ainsi présentée, elle apparaît comme une perversion, une aliénation du sujet, soit l’envers absolu de ce à quoi s’efforce le travail analytique. La psychanalyse est la pulsion de la liberté et de la curiosité, pour autant que chacun puisse les accepter, dans les complexes et douloureux achoppements d’un trajet intime, sur la crête d’abîmes qui ont pour nom l’angoisse, l’illusion, la folie, la mort, l’espoir, la haine, la gratitude, l’amour. Le psychanalyste est là, garant d’un certain invariant, au sens mathématique, et d’une présence indéfectible même dans son habituel silence, scandé par des mots, échappés ou échafaudés, qui seront toujours ressentis par celui ou celle à qui ils sont illusoirement adressés comme des interprétations, même s’ils n’en sont pas stricto sensu.

Mais, le contre-transfert est un « contre » au sens où on l’emploie dans les jeux de ballon ou d’intelligence. Contre quoi ?

– contre le travail analytique personnel du praticien ;

– contre le transfert résiduel de sa propre analyse ;

– contre la psychanalyse qui fonde cependant son identité ;

– contre le transfert de ses patients.

En même temps qu’il est un contre, un moins, le contre-transfert est un pour, un plus, et en lui s’allient parfois douloureusement, parfois délicieusement, l’instinct de vie qui lie les affects, les pensées, les souvenirs, les rêves et l’instinct de mort, sans cesse à l’œuvre pour désunir, cataboliser et atomiser la pensée qui est notre seule vie sur cet éphémère parcours terrestre.

*

Voyons cela de plus près :

Le contre-transfert contre le travail psychanalytique personnel du psychanalyste, soit son auto-analyse.

Il est de bon ton d’affirmer que la fréquentation pluriquotidienne des patients fertilise l’auto-analyse du psychanalyste. Cela n’est sans doute pas faux, mais aussi demeure incomplet ou incertain. Nos patients, dans leurs paroles et leurs silences nous offrent en partage leurs émois, leurs souffrances, leurs espérances. En cela, ils réactivent en nous les points aveugles de notre propre analyse. Je ne tiens pas pour assuré qu’ils fassent ainsi systématiquement progresser notre propre travail auto-analytique. Il ne serait même pas paradoxal de soutenir que quand leurs errances entrent en collision avec nos propres scotomes analytiques, loin de les éclairer, elles renforcent nos défenses d’aveugles qui tiennent à leur cécité et cela d’autant plus qu’elle est menacée. Défenses, défenses chéries, que de rationalisations ont été commises pour vous protéger à l’abri d’un protocole dont Freud le premier eut l’honnêteté de reconnaître qu’il avait – et a toujours – pour fonction essentielle de mettre à l’abri « entre parenthèses » l’analyste. Là, gîte une réalité éventuellement perverse, occasionnellement thérapeutique. Encore convient-il de le savoir et de le dire. Le contre-transfert fonctionne aussi comme système pare-excitation contre les émotions parfois insupportables que les patients nous communiquent.

Et qu’en est-il, dans ce même registre, de notre désir d’accompagner, d’aider, de guérir, de traquer, de contempler – ces vocables évoquant les diverses sensibilités du mouvement psychanalytique contemporain – la souffrance ou l’espérance de ceux qui ont un jour, à une certaine heure, composé notre numéro de téléphone pour nous rencontrer une première fois et entrer ainsi dans la grande aventure voyageuse de leur vie ? Est-il excessif d’avancer, qu’au-delà des gratifications narcissiques et des bénéfices secondaires -pas toujours secondaires parce qu’ils nous font vivre le plus naturellement du monde, chaque jour -, cette démarche conforte une défense plus intime, secrète qui vise à nous protéger de nous, à ne pas entrouvrir au cœur de nous la gangue du diamant infracassable, le noyau de nuit que nous protégeons frileusement, de peur d’y découvrir fèces, immondices, détritus et autres horreurs d’une intimité familière mais étrange, déniée et refusée mais qui ne cesse de nous habiter ?

Il y a sûrement plus d’aisance à soigner les autres qu’à se soigner, à plonger son regard dans les abysses d’autrui plutôt que dans les siennes propres, à regarder et écouter ailleurs et autrui plutôt qu’ici et maintenant et en nous.

Le contre-transfert contre le transfert résiduel de notre propre analyse, jamais terminée bien sûr. Mais, nous voilà institués analystes, bien calés dans notre fauteuil, le même bien souvent que celui occupé par le personnage mystérieusement familier que nous avons fréquenté plusieurs fois par semaine, et pendant plusieurs années. Nous voilà, me voilà, installé à sa place – intenable – réalisant le désir infantile et mégalomaniaque d’une double identification : acquérir sa puissance en tant qu’il fut notre analyste et être analyste comme il l’est. Dans tout travail analytique – et là s’estompe la différence artificielle entre analyse thérapeutique et analyse didactique – l’analyste offre à son patient la passion de l’inceste et l’analysant souhaite advenir à la position où son analyste est parvenu : être à son tour analyste. Il n’y a là rien d’innocent. La longue expérience de frustration subie, acceptée, revendiquée, pendant notre propre cure, nous voilà en situation de l’offrir ou de l’infliger à ceux qui, à leur tour, nous abandonnent leurs cœurs nus. Quelle tentation ! Combien devons-nous veiller, pendant chaque séance, et à toute minute de celle-ci à ne pas « rendre » au sens de vomir, mais aussi d’aimer et de restituer à nos analysants ce que nous avons reçu et qui nous a été refusé dans notre propre parcours analytique. Je ne peux taire l’analogie qui s’impose à moi, sans être en mesure de l’asseoir théoriquement : une psychanalyse est une histoire d’amour, d’amour déçu.

Cette déception que nous avons vécue, ce renoncement toujours présent en nous, nous voilà placés en un lieu où nous pouvons les faire subir et aimer – car la pulsion se renverse, n’est-ce pas – aux usagers de notre cabinet de psychanalyste. Quelle attention délicate et humaine, quel effort permanent sont nécessaires pour combattre ce démon qui nous habite de rendre à celui qui n’en peut mais œil pour œil, dent pour dent, interprétation pour interprétation, silence pour silence, frustration pour frustration, chacun venu d’un ailleurs qui ne le concerne pas.

Il n’est pas là pour cela, pas plus que nous ne le fûmes mais il est exposé aux mêmes dangers que nous avons fréquentés aussi. Il est grand, il est toujours présent le risque de rejouer avec chacun de nos analysants les drames et les extases de notre propre analyse. La compulsion de répétition, assortie du retournement en son contraire, trouve là un terrain privilégié. Impavidus in proelio disait César. Le sommes-nous vraiment ? Et cette impavidité ne travestit-elle pas, sous les oripeaux rassurants d’un protocole réglé, nos propres faiblesses non analysées ? Je laisse la question ouverte et chacun qui exerce l’art de la psychanalyse y apportera sa propre réponse. Peut-être aussi ses réponses différentes variant avec ses patients, chacun unique, et les moments de sa vie, chacun particulier. Le temps est venu sans doute de dynamiter la statue assise du psychanalyste auquel seraient épargnés les chagrins de la vie et les trahisons de son corps. Et comment nier que ces attaques et ces blessures, comme aussi ses embrasements dans la création et la tendresse puissent être sans effet sur son humble travail quotidien ? Le psychanalyste endeuillé par la perte d’un être cher, la désillusion d’un idéal, ou illuminé par une passion qu’elle soit celle d’un créateur, d’un amoureux, d’un chercheur, demeure-t-il le même dans sa relation à ceux qui habitent son divan et peuplent sa psyché ? Au risque d’être iconoclaste je ne le crois pas, même si chacun de nous s’essaie à protéger l’area sacra du dialogue analytique. Les pulsions sont là, les pulsions poussent à la roue, les affects nous brûlent, et quoique nous en ayons, cela ne peut que retentir sur notre écoute analytique. Un simple rhume la modifie déjà et comment pourrions-nous prétendre que les aléas de notre vie intime, toujours liés à notre propre expérience analytique, demeurent sans effet de sens ? Il me paraît honnête de formuler sans fard que la psychanalyse a – ou doit avoir – un visage humain, et que le psychanalyste, loin d’être protégé par sa propre expérience du divan, est plus exposé encore que quiconque, et donc vulnérable, et qu’il n’en finira jamais avec les comptes qu’il règle, par patients interposés, avec les résidus transférentiels de sa propre analyse, elle-même réactualisant sa névrose infantile, dans un cycle sans fin que ses analysants rejoueront à leur tour.

Là, se trouve posé le problème de la filiation qui ne saurait être qu’une question et non une réponse, et c’est peut-être mieux ainsi dans la mesure où il est le miroir de l’interrogation sur la mort, qui elle-même obéit aux mêmes mystérieuses lois de l’incompréhensible et de l’insupportable.

Le contre-transfert contre la psychanalyse et l’institution psychanalytique. Entre la révolte et la soumission, mouvements infantiles que nous épousons tous, selon les humeurs du moment, à ce qu’a été notre propre parcours analytique, il y aurait sans doute une voie différente qui, étayée sur l’identification, la sublimation et la création personnelle conduirait le psychanalyste a être lui-même, dans une liberté inventée chaque matin, et raffermie chaque soir par le travail du jour, et nourrie chaque nuit par celui du rêve. Cassandre du passé et du présent, sans obérer un avenir à créer, je crains que cela ne soit pas le cas général et qu’à travers les aléas du « parcours du combattant » dans lequel s’est travesti notre chemin, parfois traversier, de psychanalyste dans sa formation – et aussi espérons-le dans sa déformation – nous avons tous été au risque, au demeurant jamais écarté, de déplacer subtilement notre transfert contre-transférentiel envers notre analyste, ce qui est différent bien sûr du transfert négatif à son égard, en une contre attitude s’opposant non au corpus scientifique et théorique de la psychanalyse, mais aux institutions qui le transmettent et aux hommes ou femmes en situation de pouvoir qui le parlent.

Là, plane le fantôme de Sigmund Freud. J’ai, bien des fois, exprimé mon sentiment profond qu’un psychanalyste de la fin de ce vingtième siècle ne pouvait advenir comme femme ou homme, artiste du désir psychanalytique, que s’il avait préalablement fait le deuil de l’héritage freudien, non dans son immense champ de réflexion et d’hypothèses à toujours réactualiser, mais dans le dogme d’idéologie à la limite religieuse qui relie tous les psychanalystes à la personne de Sigmund Freud et à son œuvre. Je crois intimement que la vraie fidélité est là, dans la mise en interrogation de textes dont les plus récents ont presque un demi-siècle d’âge, alors que notre société se fracture, que nos patients présentent à notre écoute et compréhension des organisations différentes, que le socius psychanalytique s’institutionnalise et donc se fossilise inévitablement, en même temps que le champ conceptuel d’où la psychanalyse peut aspirer sa renaissance s’étend indéfiniment. Là n’est pas en question le travail révolutionnaire du fondateur de la psychanalyse. Simplement est interrogée la position de ceux qui demeurent fixés à ses hypothèses, et à leurs épigones, refusant d’intégrer dans leur territoire de pensée les acquisitions nouvelles de sciences anciennes comme la psychophysiologie, l’ethnologie, la sociologie, l’économie politique ou les découvertes actuelles de sciences elles-mêmes récentes comme l’éthologie, la sémiotique, la cybernétique, l’automatique, la mathématique contemporaine et bien d’autres. Pour revenir à ce qui est l’argument d’une contribution à cette réflexion il y a bien là des raisons de nommer le contre-transfert à l’égard de la psychanalyse et des figurations dans lesquelles elle se cadavérise parfois dans le culte d’un défunt qui sans aucun doute s’insurgerait contre ce qu’il n’est pas possible de ne pas considérer comme une régression à un point de fixation.

La vérité du psychanalyste d’aujourd’hui peut sans doute se fonder dans sa relation au patient qui vient à lui, dans le trouble de ses émois, sa tendresse en perdition, sa pensée inhibée ou à l’inverse luxuriante dans son improductivité, sa vie désorganisée par des mouvements pulsionnels qu’il ne maîtrise pas plus qu’il ne les comprend, et qui se dissolvent dans des structures mentales que la conceptualisation freudienne ne nous permet pas d’appréhender suffisamment. Là, apparaît un nouveau danger dans l’irruption éventuelle – mais non rare – d’un mouvement transférentiel incompris, parce que non senti et non élaboré par l’analyste, que nos cadres et référents théoriques ne nous permettent pas de contenir, travailler et restituer. Nous, psychanalystes de la révolution post industrielle et du maintien de la cellule familiale, avons été élevés dans la mythologie du difficile chemin qu’Oedipe parcourut entre Corinthe, Thèbes et Delphes, dans un registre essentiellement triangulaire. Mais les antianalysants (Joyce Mac Dougall), les hyper-analysants (R. Cahn), les structures opératoires psychosomatiques (P. Marty et M. Fain), les états limites (J. Bergeret) pour s’en tenir à des psychanalystes scrutant la psychopathologie psychanalytique française, ou même ouest-européenne, sont des patients qui nous offrent et dérobent l’étrange masque de Narcisse déformé par le miroir des eaux dormantes et mouvementées où il se reflète, séduit et pétrifié par cette image, et insensible aux cris désespérés d’amour d’Echo.

Sommes-nous assurés d’échapper à cette fascination, installés comme nous risquons de le devenir dans une position elle-même profondément narcissique, sourds aux cris de souffrance qui montent vers nous et seulement préoccupés de notre belle image, conforme aux « standard » que nos sociétés attendent de nous ? Et tous ces patients issus d’une pathologie nouvelle dans son organisation relativement désorganisée, qui nous interpellent avec des mots, des affects et des pensées qui ne sont pas ce que nous avons appris, ne nous placent-ils pas en position de cécité-surdité par les risques qu’ils nous font courir, à la fois en nous vampirisant par une avidité orale inassouvissable, et en nous envahissant par une tentative, pour eux désespérée, et pour nous désespérante, de maîtriser, contrôler et coloniser notre propre fonctionnement mental, seule issue pour eux d’une impasse dans laquelle les relations ambiguës et ambivalentes d’une éducation où s’effacent les différences entre les sexes et les générations les ont incarcérés ? A ces hurlements parfois silencieux, rarement tonitruants, le plus souvent inaudibles ne devons-nous pas offrir un aggiornamento d’une écoute plus disponible, moins enfermée dans ses carcans théoriques, ouverte aux innovations créatrices ?

Sommes-nous vraiment incapables de faire ce pas décisif, qu’ont franchi sans rechigner les psychanalystes de psychotiques, qui acceptent de livrer à l’autre le dolent − la part de chair qu’exige Shylock ? Là encore, je crois que nous avons plus à gagner qu’à perdre et, ce qui est beaucoup plus important, que nos patients trouveront alors des réponses pertinentes à leurs questions informulées. Sans doute l’exercice psychanalytique est-il au prix, face au déferlement de toutes les thérapies du corps, par le corps, pour le corps, de groupe, d’expression, de devoir redéfinir son champ sans altérer la pureté de sa démarche. Dans l’acceptation d’une dimension nouvelle, élargie, accueillante, disponible du contre-transfert réside peut-être une condition de la survie de la Psychanalyse et une certaine émotion intime dans la gravité d’un moment d’une réflexion qui cherche à tracer les formes dans lesquelles le travail psychanalytique contemporain, au prix d’un réel et profond effort de remise en question du travail intime de pensée du psychanalyste, peut trouver les conditions de sa renaissance et d’un nouvel épanouissement.

*

Tout ce qui précède visait à mettre en mots comment le contre-transfert joue à rendre périlleuse l’activité psychanalytique. Mais aussi, comme je l’annonçais au début de cette contribution, le contre-transfert est un « plus » pour le travail du psychanalyste, dans la mesure précisément où il lui sert de radar, de repère, d’indicateur – y compris au sens trivial du terme – pour mieux entendre des paroles inconnues de lui. A laisser naître en nous des affects imprévus, des pensées insolites, des associations incongrues, à être disponibles à l’imprévisible, nous pouvons entrer dans des problématiques nouvelles, et passionnantes, qui élargissent le champ psychanalytique, et étendent sa dimension humaine. Certes, il est nécessaire que nous gardions le contrôle de ces mouvements pulsionnels qui s’opèrent dans notre psyché, et quasiment à son insu, que nous nous efforcions de concevoir les super-structures métapsychologigues qui peuvent les élaborer, que nous demeurions aptes à contenir, reconstruire et éventuellement restituer au moment opportun tous ces matériaux. Mais quel champ de découvertes nous est ainsi offert, et quelles archéologies demeurent par là à déchiffrer !

Le métier de psychanalyste n’est pas celui d’un fonctionnaire de l’inconscient trinitaire, mais d’un aventurier sérieux lucide et compétent des terres vierges et des continents noirs à explorer. Ils sont naturellement nombreux. Ils imposent que nous adaptions le protocole à ce que nous-mêmes acceptons de sacrifier de 1’« or pur » analytique. Mais, dans la mesure où nous faisons le choix – qui est le mien assurément – d’être présents à la souffrance et à la détresse, sans renier en quoi que ce soit les enseignements fondamentaux de notre art, dans celle aussi où nous sommes prêts à nous laisser partiellement et temporairement envahir, déborder par des passions que nous ne comprenons pas instantanément mais qu’il est essentiel d’élaborer ensuite rapidement, nous créons les conditions d’un nouvel espace de liberté pour des analysants que Freud n’a pas connus. Et qu’est-il de plus important dans l’héritage de notre maître que ce goût, dont toute sa vie porta témoignage, pour la liberté, celle d’inventer, de changer, de modifier les superstructures théoriques et les procédures technologiques à la lumière du vif et de l’apparemment mort ? Je n’indique certainement pas là que tous les exilés d’une certaine homéostasie psychique, que tous les souffrants relèvent d’un traitement psychanalytique. Je pense simplement qu’à situation nouvelle, il y a réponse nouvelle. Et que, tout en demeurant dans le cadre d’un protocole analytique aménagé, sans céder à aucun des modes du laxisme contemporain, les psychanalystes ont à travailler assidûment sur leur contre-transfert pour se trouver mieux en capacité d’entendre des plaintes et des récriminations auxquelles ils n’avaient pas l’habitude de se frotter.

Pour cela, l’élaboration du contre-transfert va se révéler un puissant outil thérapeutique, laissant venir à la psychanalyse des sujets à qui elle était interdite, que ce soit sur le divan ou dans le fauteuil. Laissons la procédure aux procéduriers, sauvegardons l’essence du processus – soit la séquence transfert, résistance, interprétation – et rendons-nous disponibles à voir en nous ce que des patients nouveaux nous rendent de ce que nous refusons. Il y a bien longtemps que Winnicott nous éclairait sur la « haine dans le contre-transfert ». Mais cette pensée téméraire doit aujourd’hui se colorer de bien des variantes : la dérision, le mépris, l’invalidation, la déformation, l’ironie qui nous conduisent à écarter les patients gênants. Je demeure persuadé que très peu parmi nos consultants – et sans doute la proportion ne peut que décroître dans l’affadissement des valeurs traditionnelles d’une société, que l’on s’en réjouisse ou que l’on le déplore, qui se transforme – entrent dans le cadre classique d’une cure psychanalytique telle que nous avons appris à la conduire, ou l’accompagner.

Par contre, est immense le champ des errances douloureuses d’êtres en dérive dont le fonctionnement mental n’est ni clairement névrotique, ni franchement psychotique qui pourraient bénéficier d’un travail analytique qui requiert certes un aménagement du protocole mais surtout une plongée en nous, vrillant nos certitudes théoriques, nos habitudes pratiques, tellement pratiques ! et nos traditionnels modes de pensée. Le colloque dont il est rendu compte dans cet ouvrage nous a conduit, comme l’indique judicieusement Didier Anzieu, à « revisiter » le contre-transfert. Il me permettra sans doute d’exprimer le souhait qu’au-delà de cette nouvelle exploration se dégage la perspective d’une véritable révision. Une vision nouvelle, où le contre-transfert, plus qu’une défense contre ce qu’agitent en nous les émois des patients, contre ou pour ou avec ce qu’il nous permet de comprendre de son fonctionnement, s’élargit à une acceptation d’une souffrance inconnue infligée par l’autre en ce qu’il interroge les zones obscures de notre propre chaos soigneusement protégé par notre fonction, notre statut et notre rôle. Une telle démarche ne va pas sans effort ni sans déception, dont je ne pense pas que nous puissions faire l’économie. Ni sans échec aussi, comme en connut si souvent Freud, échecs dont il sut merveilleusement faire les leviers d’une avancée théorique nouvelle.

*

Pour terminer, je voudrais vous livrer une brève histoire, tirée d’un album de Lucky Luke, sur les aléas du contre-transfert, et une apologie de la déception dont il a été bien souvent question dans ce texte.

La guérison des Dalton, de Morris et Goscinny (éditions Dargaud), raconte l’histoire singulière du professeur Otto Van Himbeergeist, criminologue de formation psychanalytique, qui défend la thèse de la réhabilitation possible des délinquants à partir de la reconstruction de leur roman familial infantile : « Je maintiens que tous les criminels sont des malades susceptibles de guérison. Il y a toujours dans leur passé, leur petite enfance, un événement qui les a poussés dans la voie de l’illégalité ». Après nous avoir présenté des vignettes cliniques caricaturales mais non inexactes sinon innocentes de ses collègues et des responsables de la Sécurité, le professeur parvient à obtenir le droit de soumettre à un traitement psychanalytique les frères Dalton, sous le contrôle sceptique de Lucky Luke et franchement ironique de Jolly Jumper, le cheval qui interprète plus vite qu’il ne pense. Sa curiosité, son épistémophilie sont excitées par ces « irrécupérables » que sont les quatre frères Dalton, dont la pathologie se distribue de l’avidité orale insatiable d’Averell au sadisme anal illimité de Joe, dans une identification intriquée, érotique et agressive au Père, célèbre « braqueur » de banques et à la Mère, « suffisamment bonne » pour ses fils d’une aventure perdue, obligeant les banquiers dévalisés à chanter des cantiques pendant les hold-up perpétrés pas ses garçons.

Quand Luke, devant une expérience quasi comportementale que veut tenter le professeur en fournissant aux frères Dalton « guéris » armes et chevaux indispensables à une de leurs habituelles opérations, tente d’introduire un élément de réalité sur la dangerosité d’une telle aventure, le contre-transfert du professeur vacille une première fois : « Ne me dites pas à moi qui est fou ! Moi, je sais qui est fou et qui ne l’est pas ! », ajoutant curieusement, à l’adresse de Lucky Luke : « C’est fou que de me dire que je suis fou ». Que de délices pour Searles s’il lisait cette histoire !

Et là, tout bascule. La névrose infantile du professeur, nourrie de sublimations intellectuelles, scientifiques et thérapeutiques visant à barrer ses pulsions orales et sadiques anales, se trouve réactualisée par les acting qui ne sont ni in ni out des frères Dalton dont il partage désormais les activités criminelles introduisant simplement dans le style et l’efficacité des opérations, la subtilité de son propre fonctionnement psychique. Et l’on voit ainsi le thérapeute de criminels devenir chef de bande, dans un compromis névrotique où il met au service de ses instincts pervers la connaissance qu’il a du fonctionnement mental de ses victimes. Cette historiette significative à tant d’égards en ce qu’elle est proposée, dans une large diffusion, à de jeunes adolescents et aussi sans doute à des adolescents quinquagénaires, ne doit-elle pas nous interroger en ce qu’elle place au centre d’un débat public le risque toujours présent d’une identification totale et sans distance du thérapeute à son patient, analogue au mouvement contemporain qui conduit les adultes, parfois vieillissant à intégrer les modes de leur progéniture, dans des exhibitions d’habitus, de vesture, et de comportements où ils s’assimilent, dans la négation et de la différence des sexes et de celle des générations, aux imagos et aux fonctionnements immatures de ceux-là même qui recherchent en eux, parfois avec désespérance, une image d’identification adulte ?

Je limiterai mon commentaire de cette illustration clinique, très largement populaire, à une question : sommes-nous, psychanalystes de ce temps, à l’abri d’une telle perversion de notre contre-transfert en face ou au chevet de patients qui nous proposent des identifications contre-transférentielles tellement séduisantes parce qu’apparemment libérées ? Je laisse au lecteur le soin d’y réfléchir et d’y répondre.

Le champ de travail du psychanalyste est le territoire de la haine et aussi de l’amour, tous deux déçus. De là ne peut naître qu’une déception, sans doute elle aussi puissant moteur du travail du psychanalyste, sur laquelle je m’autorise quelques variations, en guise de conclusion sans conclusion :

La déception est la mesure de notre finitude et le témoignage des reliquats de notre mégalomanie infantile.

La déception est la rencontre vraie de la castration.

La déception est l’étayage de l’idéal du moi.

La déception est la marque inéluctable de la défense et de l’interdit.

La déception est la compagne absolue du narcissisme.

La déception est l’acceptation de l’écoulement du temps et du plaisir différé.

La déception est la révérence que le rêve et le fantasme font à la réalité.

Le risque de la déception est la condition nécessaire du désir, non de la pulsion, et en cela il est la marque de la condition de l’homme.

La déception est le fondement de l’altérité. Il n’y a pas de déception dans la solitude.

La déception est la nécessité tragique d’une existence.

La déception est l’éloge de la lucidité.

La déception est ce moment incertain et fragile mais fondateur où peut se transcender l’échec ; en cela, elle est la condition de la réussite, de la recherche du renouveau, la condition de mon dépassement.

La déception est le contraire du désespoir, en ce qu’elle est jumelle de l’espérance.

La déception ne s’éprouve pas à basse altitude, « rien ne traduit tant son vulgaire que le refus d’être déçu » (Cioran).

La déception est inconnue aux indulgents d’eux-mêmes comme aux suffisants.

Mais la déception est la nécessité de l’artiste, du créateur et de l’amoureux, donc du psychanalyste.

La déception est le but ultime de la séduction.

La déception est la rançon de la passion et le prix de la ferveur.

La déception est le mouvement naturel de l’intelligence.

Persona 4: un témoignage

Sonia, une correspondante familière de ce bloc notes m’a confié, directement sur mon adresse de courriel , le texte qui suit, témoignage très personnel. Je publie tel quel, l’offrant ainsi à tous les commentateurs.

Psychomotricienne dans les écoles maternelle et primaire, ou « amuseuse d’enfants » 1983-84 en Haute Garonne. Formation et pratique. Témoignage sur un métier qui n’a pas perduré malgré toutes les vocations qu’il avait soulevées.

En racontant des souvenirs, on peut être tenté d’enjoliver ou de noircir des faits précis. Néanmoins la narration reste un témoignage si l’auteur est de bonne volonté. Je vais rapporter quelques épisodes de mon dernier métier, ceux qui se situent, dès son apprentissage. Avec intérêt, je m’étais lancée dans la formation de psychomotricienne dans les écoles publiques. C’était en 1983-84.L’Education Nationale a souhaité à un moment avoir deux rééducateurs, un en psychomotricité et l’autre en psychopédagogie, accompagnant un psychologue scolaire dans les écoles maternelles et primaires. Cette petite structure s’appelait un G.A.P.P.

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Pensons ensemble l’horreur, sans peur et sans haine

Mon précédent article: « Il faut tuer les tueurs et leurs commanditaires » m’a valu, comme prévu et souhaité, de nombreux commentaires, dont une partie est présente sur ce blog, les autres m’ayant été transmis directement. Tous n’approuvent pas cet écrit de la nuit du 13 au 14 novembre, et beaucoup posent des questions.

Un rappel, au préalable: la première ligne de l’ article de référence : « Raison garder, même et surtout face aux horreurs de la déraison »; l’avant dernière: « Sachons résister à la peur mais aussi à la haine ». Ceci pour témoigner que mon point de vue s’exprime avec dureté mais aussi humanité.

1ère mise au point sur la peine de mort et la guerre:

La peine de mort, je suis depuis toujours, et pour toujours, absolument son ennemi, adoptant comme mon ami J.M.C. la formule de Robert Badinter: « Parce qu’aucun homme n’est totalement responsable, parce qu’aucune justice ne peut être totalement infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable ». Je suis, depuis des décennies, membre de ECPM (Ensemble contre la peine de mort, 3 rue Vaillant Couturier 92230 Chatillon). La loi d’abolition du 9 octobre 1989 est des plus beaux moments de la République.

La guerre est la guerre, avoir peur du mot est avoir peur de la chose. Elle a ses lois et les opérations en cours n’y contreviennent pas, comme l’exprime la résolution des Nations Unies du 20 novembre dernier, votée à l’unanimité, autorisant « toutes les mesures nécessaires »  contre l’organisation dite état islamique (quel affront fait à l’Islam!) qualifiée de: « menace mondiale et sans précédent contre la paix et la sécurité internationales ». Je sais qu’il faudrait répondre à la haine par la fraternité, mais je sais aussi que pour cela il est préférable d’être encore vivant. Ce que veut daech? Abolir notre vie, notre culture, notre art de vivre, établir une dictature sanguinaire hostile aux femmes, à l’éducation, à l’histoire, rétablissant la forme la plus extrême de la charia, l’esclavage, la décapitation, la torture…comme il le fait déjà dans les territoires dévastés qu’il a conquis et qu’il maintient par la terreur et comme son « califat » ambitionne de l’étendre à toute la planète. Je ne peux  laisser cette menace planer sur l’avenir de nos enfants et petit-enfants.

2ème mise au point sur les « dégâts collatéraux »

Personne n’en parle, ni nos ennemis, ni nos états majors ni les médias. Curieux mutisme devant ces probables tragédies que les tirs conjugués de leurs geôliers et des bombardements infligent à ces malheureuses populations sur lesquelles depuis si longtemps s’acharne la mort.

Il y a évidemment des victimes, en dépit de ces silences. C’est une honte, une terrible culpabilité. Elle est consubstantielle à la guerre, à toutes les guerres. Au printemps 1944 les Alliés ont redoutablement bombardé la Normandie, (et d’autres régions voisines pour tromper l’ennemi), afin de détruire les systèmes nombreux et sophistiqués des défenses du Reich, les ports et les ponts, pendant la « semaine rouge » qui a précédé le débarquement. Pour désorganiser l’armée allemande, empêcher la retraite, le ravitaillement et l’arrivée de renforts, ces bombardements firent plus de huit cent morts et vint mille sinistrés civils. Et ils continuèrent par la suite. Ces actions précédaient, accompagnaient (et succédaient) au débarquement qui n’aurait pas réussi sans cette préparation sanglante. Ne fallait-il pas le faire?

Je regrette toutefois vivement qu’en France, et dans le monde, aucune grande voix ne se soit levée pour dire notre chagrin et notre compassion à l’égard de ces victimes, doublement martyres.

3ème mise au point sur « tuer les tueurs »

Une expression malheureuse et inexacte, née spontanément pendant cette nuit d’horreur. J’aurais du écrire: « Il faut les mettre hors d’état de nuire ». Leur capture aurait permis de mettre à jour, pendant le procès, leurs motivations et surtout l’engrenage dans lequel, par le lavage de cerveau, le conditionnement et enfin le téléguidage, ces individus ont été dépêchés pour tuer par leurs sinistres, et sanguinaires chefs de daech. Malheureusement ils se sont fait exploser ou ont imposé aux forces de sécurité de les éliminer. Je n’ignore pas qu’il s’agit de jeunes gens perdus, noyés dans une idéologie dénaturée (récusée par l’immense majorité des musulmans), habités par une aspiration mortifère et ordalique à tout tenter, quelque soit le prix, pour obéir et à cette doctrine de mort et à leurs propres pulsions d’autodestruction. Mais tout de même quand Merah tire une petite fille par les cheveux pour mieux ajuster le tir qui fera exploser le crâne de cet enfant, et tue sept innocents, quand les frères Kouachi assassinent calmement, méthodiquement onze personnes au siège de Charlie, quand Coulibaly exécute d’abord une policière puis quatre personnes dont le crime était de se trouver dans une supérette casher, quand les terroristes (huit semble-il) abattent froidement les clients en terrasse, puis tirent, impavides, dans le tas et alignent quatre vingt dix cadavres au Bataclan, quand, des milliers de fois ils appuient, mécaniquement, sur la gâchette avec un humain au bout du canon, que se passe-t-il dans leurs têtes?  Impitoyables gamins, ainsi nommés dans le texte de référence. Mais aussi drogués, y compris chimiquement aux amphétamines sans doute, et aussi et surtout par un système, fou mais très organisé, mensongèrement étayé sur une doctrine pervertie par eux, par une technique excitant systématiquement leur part sadique, ils sont aussi des jeunes gens perdus, mais définitivement impardonnables.

Citations extraites du communiqué de presse (revendications des attentats par daech):

« …Dans une attaque bénie dont Allah a facilité les causes, un groupe de croyants des soldats du Califat, qu’Allah lui donne puissance et victoire, a pris pour  cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la croix en Europe, Paris…

…Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cibles des endroits minutieusement choisis à l’avance au coeur de la capitale française, le stade de France lors du match des deux pays croisés la France et l’Allemagne auquel assistait l’imbécile de France François Hollande, le bataclan où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ainsi que d’autres cibles dans le dixième, le onzième et le dix-huitième arrondissement et ce, simultanément. Paris a tremblé sous leurs pieds et ses rues sont devenues étroites pour eux. Le bilan de ces attaques est de minimum 200 croisés tués et encore plus de blessés, la louange et le mérite appartiennent à Allah…Cette attaque n’est que le début de la tempête et un avertissement pour ceux qui veulent méditer et tirer des leçons… »

4ème mise au point: le sadisme humain

Le sadisme gite en nous, au coeur de chacun de nous. Le racisme aussi. Soyons lucides et luttons contre ces pulsions mortifères, pulsions de mort nourries par Thanatos. La différence, non l’opposition radicale entre les bourreaux et les autres réside dans cette lucidité et dans le combat inlassable que nous devons mener pour interdire à ces rejetons de l’inconscient l’accès à nos pensées, nos émotions, nos discours et nos comportements. Il rode le sadisme, sous une forme voilée mais prêt à agir, telle une cellule dormante selon la terminologie des services de renseignement. Qu’une faille apparaisse dans notre vigilance il pousse son mufle hideux et s’empare de notre système psychique, ce qu’avaient bien compris les chefs de toutes les violences ethniques, religieuses, nationalistes. Il suffit de regarder autour de soi, actuellement et dans le passé, récent ou ancien. Soyons donc vigilants en traquant, dans l’intimité de notre psychisme, ce monstrueux instinct.

C’est justement l’exact contraire que pratique daech. Cette organisation du crime enseigne à ses recrues à ne pas faire la différence entre ce qu’ils appellent la mort et ce que nous nommons la vie ; plus exactement à oublier leur peur de la vie pour cultiver l’amour de la mort, celle de leurs victimes, celle de leur propre existence. Les terroristes opèrent le plus souvent à visage découvert, ils massacrent calmement, méthodiquement, sereinement. Allons plus loin: ils cultivent la volupté du crime qui agit comme un aphrodisiaque. Ils sont l’apocalypse et les héritiers de José Millan Astray, l’officier franquiste du tristement célèbre: Viva la muerte! Contrairement à ce que proposent quelques (heureusement rares) beaux esprits aucune négociation, aucun dialogue n’est possible ou souhaitable avec eux. Il faut les anéantir comme autrefois, ce n’est pas si éloigné, les nazis.

5ème mise au point: refuser la confusion et les amalgames

La guerre, puisque guerre il y a, est asymétrique: les attentats attaquent le territoire de la France, de l’Europe et les troupes mobilisées contre daesh sont à des milliers de kilomètres. L’ennemi, quand il frappe, est anonyme, non repérable, quasi invisible, ouvrant ainsi un champ immense à tous les fantasmes et à la suspicion généralisée. L’habitus, la couleur de peau, l’accent, sont au risque d’interprétations artificielles, équivoques, inexactes et injustes et la stigmatisation de la différence menace. Cette guerre n’obéit à aucune règle, telle celles établies par les polémologues, de Thucydide à Clausewitz. Les peuples, atterrés, se heurtent à une inquiétante étrangeté, à l’inconnu dangereux.

Je veux ici rappeler que les terroristes, prétendant agir au nom de l’Islam, tuent plus de musulmans que de non musulmans; qu’ils sont une infinitésimale minorité (quelques dizaines de milliers de fous de dieu sur une communauté musulmane qui dépasse très largement le milliard de personnes dans le monde et compte entre cinq et six millions de sujets dans notre pays); qu’ils font dire au Coran des paroles de guerre alors qu’il propose des déclarations de paix tout aussi nombreuses; qu’ils souhaitent opposer les communautés, provoquer des réactions de rejet visant nos compatriotes musulmans et par une forme de guerre civile, faire vaciller, tomber les institutions démocratiques et la République.

Et donc je dis, calmement et fortement: ne tombons pas dans ce piège; les musulmans, comme tous celles et ceux qui se réclament d’autres obédiences religieuses, philosophiques, spirituelles sont nos frères humains. Dans ces moments tragiques ils n’ont pas à en faire plus que les autres, ils ont les mêmes droits que chacun. La solidarité et la fraternité entre nous, l’éducation et la culture tous sont la meilleure réponse à la haine que nous porte daech.

CES ASSASSINS COMMUNIENT DANS LA MORT. AIMONS, CÉLÉBRONS, VIVONS LA VIE.

 

Il faut tuer les tueurs et leurs commanditaires

Raison garder, même et surtout face aux horreurs de la déraison.

Mais aucune théorie philosophique, géopolitique, religieuse ou interculturelle ne m’empêchera de proclamer, face à la terrible violence terroriste, ma passion de la vie. À cette aune, les évènements de cette nuit en Ile-de-France soulèvent en moi une colère extraordinaire, comme je n’en ai pas connu souvent, dans notre République : les guerres d’Indochine et d’Algérie, le massacre des algériens de Paris par le préfet Papon le 17 octobre 1961, les crimes de l’OAS, ceux de Merah, de Charlie et de l’hyper casher…pour ceux des nazis, j’étais un enfant trop jeune pour transformer ma terreur en fureur.

Je n’ignore pas que ces impitoyables gamins, issus des bords de la Méditerranée, du proche et du moyen orient, ou de l’hexagone, croient proclamer ainsi je ne sais quel désespoir existentiel, ou un improbable combat pour leurs convictions délirantes, à la manière, selon eux, de Jan Palach à Prague, de Federico Garcia Lorca à Grenade ou encore de George Byron aux environs de Lépante. Mais ceux la défendaient des valeurs humanistes et ne tuaient pas, ils étaient au contraire détruits au nom de ces valeurs. Non les assassins de cette nuit ne sont pas les héritiers de ces grandes figures inspirées et engagées jusqu’à leur mort pour la liberté.

Ils ne sont que des robots glacés, actionnés par leurs commanditaires, via internet ou SMS, obéissant aveuglément à des chefs politiques cyniques et sanguinaires qui les envoient nous tuer en grand nombre et avec jouissance, puis se tuer ou être tués. Ils aiment plus la mort que nous la vie. Conditionnés physiquement ou électroniquement ils tombent dans une addiction à l’ordalie, au défi doublement mortel qui les nie en tant que personnes : ils ne sont pas les sujets d’une grande cause mais les objets, inhumains, d’une manipulation planétaire.

Mais explication ne vaut pas justification : téléguidés, conditionnés ils ne sont pas moins assassins, bourreaux, tueurs. Je suis depuis toujours opposé à la peine de mort prononcée par un tribunal. Mais aujourd’hui et dans cette  abominable situation, il ne s’agit pas d’une justice indépendante rendue par des institutions démocratiques. NOUS SOMMES EN GUERRE et ces assassins sont les soldats d’une armée ennemie qui veut nous détruire, comme individus et comme civilisation. Nous devons nous défendre et comme êtres humains et comme garants de ces valeurs. Il faut éliminer et détruire nos ennemis. Sans pitié pour eux qui ne la connaissent pas, sans remords pour eux qui le méprisent, sans compassion pour eux qui suppriment la vie et méritent de mesurer ce qu’est la mort.

Je ne suis pas heureux de ce que j’écris en cette nuit du 13 au 14 novembre mais je crois demeurer fidèle à l’esprit de la Résistance qui ne redoutait pas d’infliger la mort à ceux qui la distribuaient autour d’eux. Pas heureux mais ma main ne tremble pas.

La France, l’Europe, le monde sont en guerre contre ce cancer métastatique qui veut nous terroriser et nous exterminer. Mais si nous refusons la peur, si nous avons le simple courage de faire face, ces tueurs ne sont rien. Ils ne sont forts que de la faiblesse de leurs cibles. Au totalitarisme implacable opposons une guerre totale, au fanatisme déchainé une claire, calme et généreuse détermination (et déjà en accueillant les migrants comme des êtres humains).

Sachons résister à la peur mais aussi à la haine. Soyons solidaires avec toutes les personnes en situation de précarité ( autochtones ou migrants), et impitoyables avec les agents de la mort. Malgré les douleurs indicibles devant ces corps massacrés,  les chagrins infinis des familles et des proches, le deuil qui afflige notre République, osons affirmer tous ensemble: NOUS N’AVONS PAS PEUR, VIVE LA VIE.

Mise au point sur le silence momentané de ce bloc notes

Depuis quelques semaines je suis engagé dans le travail de réécriture du texte ancien sur Arthur Rimbaud; autrement formulé  je suis dans ma Saison Rimbaud, ce printemps, cet été et maintenant cet automne. Je suis pratiquement à la fin de ce labeur qui pourrait devenir un livre. Je ne tarderai pas à reprendre mes interventions, d’autant que la triste actualité m’impose une expression nette. A très bientôt donc.

Balise H.S. 2: La psychopathologie clinique à l’Université de Toulouse Le Mirail (actuellement Université Jean Jaurès) in  » 50 ans de psychologie à Toulouse », Toulouse PUM 2005

Pour saluer  le cinquantenaire de la présence à l’ université de Toulouse de la discipline psychologie un livre collectif fut édité auquel je participai pour mon domaine de compétence. Je retranscrit ce chapitre ici en ce qu’il illustre le parcours d’une vie d’enseignant chercheur et donc mon chemin de vie.

LA PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE[1] A

L’UNIVERSITE DE TOULOUSE

 

Henri SZTULMAN

Professeur de psychopathologie clinique

Université de Toulouse le Mirail

 Quand je m’aventurai pour la première fois rue Albert Lautmann, il y a plus de quarante ans, pour y apprendre, en parallèle avec mes études de médecine déjà bien avancées, la psychologie, cette discipline avait un nom, celui de Philippe Malrieu, dont la notoriété s’étendait bien au-delà de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’époque. A ce nom correspondait pour moi un visage, celui du père de mon très bon camarade de rhétorique et de terminale, Jean-Paul, avec qui j’avais un peu préparé les bachots, comme nous disions alors.

INITIATIONS

J’avais déjà rencontré la psychiatrie, celle d’avant les molécules psychotropes, qui offrait au monde, depuis toujours, les visages multiples de terreurs indicibles, de corps spasmés et de mélancolies implacables ; je savais que les gravures de Dürer et de Goya, les peintures de Géricault et de Munch n’étaient pas les simples productions d’un imaginaire fécond mais aussi les fruits d’une observation clinique attentive ; surtout j’avais entendu les mots qui disaient ces douleurs, les déformaient et les masquaient aussi derrière des silences réticents ou entêtés. Effrayé et très ému par ces spectacles impossibles, stupéfait de l’impuissance à laquelle nous réduisait la pauvreté de nos dérisoires moyens thérapeutiques, je cherchais des réponses à ces mystères qui étaient aussi des questions existentielles.

Mais mon environnement intellectuel et culturel ne m’apportait pas de réponse apaisante. La médecine ne m’instruisait pas, la neuro-psychiatrie[2] ne parlait que du corps, des neurones, de physiopathologie, à la limite des cognitions, mais sans la noblesse du terme : apraxies, agnosies, aphasies, attention, mémoire, perception. Les grands syndromes (schizophrénies, paranoïas, troubles de l’humeur…) étaient abandonnés à la phénoménologie, qui les décrivait admirablement. On rangeait le « fou au jardin des espèces », comme l’écrivait Foucault, faute de disposer de moyens médicaux pour traiter convenablement les patients. Je savais trop peu de philosophie pour transporter sur ce terrain mes interrogations, ce que d’autres firent avec talent. On parlait déjà de psychanalyse mais le premier (historiquement) des psychanalystes toulousains achevait tout juste sa formation parisienne et ce n’était pas un universitaire. La psychologie, et surtout la psychopathologie clinique, soit Malrieu et aussi Lagache, puis Laplanche et Pontalis, m’apparurent comme les terrains possibles d’investigations fécondes.

Sans doute pour me prémunir contre une passion naissante mais déjà affirmée pour l’inconscient, je consacrai modestement ma thèse de médecine, soutenue en 1966 à une « Etude expérimentale du temps dans la schizophrénie » mais cette audace me permit d’aller travailler pendant quelques semaines auprès de Fraisse et Oléron à l’Institut de Psychologie de la Sorbonne. Je ne devais jamais oublier ce que j’appris avec eux, et aussi avec Curie, de la méthode expérimentale, en essayant de construire mes « manips » sous leur bienveillante autorité.

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Balise H.S. 1: Jean Nicolas Arthur RIMBAUD ou l’impossible amour

Le texte qui suit est issu du séminaire  que j’ai tenu en 1984/1985, dans le triple cadre de l’université, de l’hôpital de jour pour adolescent et du groupe toulousain de la société psychanalytique de paris. A partir de mes notes j’avais, à l’époque, établi un document dactylographié. Ce « tapuscrit » a fait l’objet d’un travail de mise en forme numérique par Joël Faucilhon que je remercie chaleureusement. Il est loyal, par ailleurs, d’indiquer que cet ancien travail, nourri par tant de lectures des œuvres d’Arthur, des textes de ses biographes et des critiques, est au risque d’inclure des « cryptomnésies » de mes notes de l’époque qu’il m’est impossible d’identifier maintenant. Je le publie donc tel quel en mesurant bien qu’il date de plus de trente années et que de nombreux travaux ont été publiés depuis sur la vie et l’oeuvre d’Arthur, en particulier en 1991, année du centenaire de sa mort. Il faut donc le réactualiser, ce que je ferai ultérieurement. Ce « Passant considérable » qui s’est « amputé, vivant, de la poésie » (Stéphane Mallarmé) mérite bien cela.

« Je suis caché, et je ne le suis pas »

Une saison en enfer, Arthur Rimbaud

INTRODUCTION

Tenter d’écrire sur Rimbaud, soit après lui, relève d’un défi impossible, même si ce modeste essai ne s’autorise certainement pas à rivaliser avec son éblouissante poésie et anti-poésie. Contre l’agencement des mots, Arthur a déclenché une insurrection volcanique. Décrire, avec des phrases simples, sa révolution personnelle et poïétique m’apparaît comme une utopie insensée. Essayons.

1 Ce travail s’inscrit dans le cycle de « la Clinique de l’Impossible ». Lors de la première séance, nous avons essayé de frayer le difficile chemin, entre le deuil et le rêve, entre la création et la procréation, de l’impossible amour.

Aujourd’hui, je vais m’efforcer de tracer avec vous un parcours commun à la rencontre d’une face méconnue d’Arthur RIMBAUD qui illustre au plus haut point par sa vie et son œuvre, cette clinique de l’impossible. Cet homme fut un voleur de feu, « aux semelles de vent » (Verlaine). Ce Titan, héros prométhéen, à son rocher enchaîné (la propriété Les Roches, l’intégrisme maternel, la désertion du père) eût aussi l’ambition de « réinventer l’amour » de « changer la vie », prodigieuses intuitions et il fut aussi celui qui le premier comprit et proclama que « Je est un Autre ».

Cette rencontre se fera, je le souhaite dans le registre de la sensibilité, celui de la souffrance qu’implique tout amour, car le désir naît de l’absence après la présence et avant le retour. L’absence qui est aussi la chance de cet amour quand chacun des deux amants peut la supporter. Ce travail nécessite aussi un effort métapsychologique qui sera développé plus loin et que je peux dès à présent énoncer ainsi : incarcéré dans une contre-identification à l’image maternelle, échouant dans ses identifications substitutives d’adolescent, Arthur développe une identification inconsciente à son père dans son exil africain. L’œuvre naît des impasses des identifications originaires comme seule issue vitale possible. L’amour, la relation d’objet d’amour, Arthur RIMBAUD ne les a jamais retrouvés parce qu’ils n’étaient pas présents au début de sa vie dans sa relation à sa mère. J’essayerai dans ce travail d’étayer cette hypothèse à partir de quelques signes dont je mesure bien qu’ils sont fugitifs.

Mais je voudrais vous proposer immédiatement un petit matériel clinique qui m parait pouvoir l’illustrer et que je prends dans son poème « Les Poètes de sept ans », écrit le 25 mai 1971 quand Arthur a seize ans et demi.

Elle avait le bleu regard, – qui ment ! (vers 30)

A sa mère, ainsi mise en scène comme la suite le démontrera, et ses proclamations : le double lien et l’injonction paradoxale auxquelles elle le soumet, il répond par une contre identification consciente au personnage maternel : être violemment tout ce qu’elle n’est pas (mais aussi, par émergences, être elle). Vers 31-32 (donc en suivant directement dans un processus associatif :

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, ou luit la Liberté ravie,

A sept ans Arthur se nomme et la suite du texte témoigne d’une identification inconsciente au père qui est parti quand il avait quatre ans, identification qui ne se réalisera dans les faits que bien des années plus tard.

Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, 
Car elle ne portait jamais de pantalons ; 
– Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. (vers 36 à 43)

Il n’y a point là de sadisme ou de sado-masochisme comme l’ont écrit quelques cuistres, mais l’évocation de jeux sexuels infantiles, dont nous importe moins qu’ils aient été fantasmatiques ou réels que l’interrogation qui vient à nous quant à un déplacement de la scène primitive.

Cette scène primitive est une horreur, une terreur à la quelle il faut échapper et ce seront les sept derniers vers de ce merveilleux poème : (vers 58 à 64):

Il lisait son roman sans cesse médité, 
Plein de lourds ciels ocreux et de forêt noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérais déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

(Je veux reconnaître dans ces quatre vers la matrice du bâteau Ivre)

– Tandis que se faisait la rumeur du quartier, 
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile, 
Ecrue, et pressentant violemment la voile !

Il pressent dans ces trois derniers vers l’annonce de son départ pour l’exil après l’échec de sa tentative poétique.

2. Aujourd’hui, dans le chemin ainsi tracé, je vais m’essayer à une tentative de psychanalyse appliquée.  Je dois indiquer tout de suite que cette méthode et cette manière ne me paraissent pouvoir être fécondes que si un psychanalyste applique lui-même la où les théories auxquelles il se réfère et ce qui a pu surgir en lui à partir de son propre vécu contre-transférentiel de praticien, à un objet. Cet essai porte sur Jean-Nicolas Arthur RIMBAUD en ce qu’il fut une parfaite illustration de la clinique de l’impossible.

Il faut maintenant évoquer le mythe rimbaldien. Celui-ci fut au départ, le fait de sa famille : le père absent qui déserte le foyer, la mère abusive, qui agit sans cesse un besoin de maîtrise et de pulsion d’emprise ; la plus jeune sœur, Isabelle et son mari Pierre DUFOUR pour l’état civil, plus connu sous le nom de Paterne BERRICHON en littérature tentèrent plus tard par la dissimulation de certains textes, voire la falsification d’autres, une sorte de béatification de la vie d’Arthur. Il est impossible de ne pas évoquer là l’analogie avec la vie de Sigmund FREUD et ce qui demeure à ce jour inaccessible de ses écrits encore incarcérés pour une durée indéterminée.

Cependant, nous disposons de quelques « Originaux » :

–  Une saison en Enfer publiée en 1875 à compte d’auteur par A. RIMBAUD lui-même dont il brûlera naturellement la plupart des exemplaires,
Les Illuminations, rassemblé, par Paul VERLAINE et édité à l’insu de l’auteur en 1885, dont il eut de vagues échos dans son lointain exil et qu’il commenta d’une grimace, que le génie s ‘ adresse à lui même,  « des rinçures, ce n’était que des rinçures ».

Mais la mystification et la récupération ne sont pas pour autant terminées Successivement, les symbolistes, les surréalistes, les « soixante-huitards » attardés contribuèrent à édifier « le mythe de Rimbaud ». Mythe dénoncé par ETIEMBLE, à cette réserve près que malgré ses trente années de travail et les quelques trois mille fiches qu’il accumula, le savant professeur construisit à son tour le contre-mythe, dont les traces se font sentir encore dans l’article de l’Encyclopédia Universalis, au ton inutilement violent et polémique à l’information insuffisante, et qui à l’apologie substitue le réquisitoire.

Clinique de l’impossible donc pour un adolescent génial statufié par les docteurs comme par les iconoclastes. À Arthur furent refusés : la tendresse maternelle source de vie, le socle d’une enfance triangularisée par l’Œdipe, la fermeté d’un père présent et enfin, la possibilité de rejouer à l’adolescence dans une nouvelle donne, un « New-Deal », cette expérience non faite.

Lors du premier exposé de ce cycle, je vous ai brièvement annoncé une réflexion qui reste à développer sur les cinq économies psychiques, à savoir :

– les névrosés, soit presque tous, y compris les psychanalystes, sont dans la violence qui affronte l’interdit, ce qui est dit entre deux locuteurs, éventuellement silencieux, interdit qui appelle la transgression et la culpabilité ;

– les psychotiques éprouvent douloureusement une violence qui s’affronte à l’impossible, et la non à l’autre qui n’a pas été introjecté, mais à soi et qui est de l’ordre de la destruction fondamentale ;

– les psychosomatiques, dans l’univers de l’impensable, s’infligent une violence dans un court-circuit qui méprise l’affect et la représentation et où la pulsion s’invagine : d’une part elle se désexualise totalement et se dévitalise de même ; d’autre part, elle meut toute sa poussée(pulsions d’auto-conservation et pulsions sexuelles dans la première topique, Eros et Thanatos dans la seconde) en vue de l’auto-destruction où la source et l’objet se confondent (zone érogène) et où le but n’est pas la réduction de la tension mais la sur-excitation qui aboutit à une effraction du système pare-excitatio et à de graves dérèglements biologiques ;

– les pervers, confrontés à l’indicible qui ne peut donc qu’être agi, dans la pensée ou dans l’acte – la douleur d’agir dans la pensée, la sidération d’agir dans l’acte – se meuvent dans la violence infligée directement à l’autre (le sadisme) ou indirectement (le masochisme) par la souffrance imputée au persécuteur exquis. La source de la pulsion est algogène, son objet est un mouvement de soi à l’autre, entre diverses parties du Moi ou de l’Autre fétichisées, son but est une excitation inassouvisable.

– Les personnalités limites qui vivent douloureusement le conflit interne et permanent entre leur part psychique saine et l’autre malade, font face à l’inconciliable.

Quelles étaient dans cette problématique les issues ?

– la psychose ? Non, Arthur n’était pas ce schizophrène que les dérèglements de son comportement ont conduit des nosographie  primaires à qualifier ainsi ;

- la perversion ? Non, Arthur n’était pas un pervers même s’il redupliqua en l’inversant avec VERLAINE la relation sado-masochiste que sa mère lui infligea, même s’il vécut avec lui (c’est certain) et avec Germain NOUVEAU (rien ne le prouve) des expériences homosexuelles qui n’avaient d’autre sens que la provocation, d’autre stratègie que d’entraîner son ou ses compagnons vers l’Aventure, d’autre finalité que le « dérèglement » de tous les sens ;

– L’organisation psychosomatique ? La question doit demeurer ouverte puisqu’il mourut à 37 ans d’une carcinose généralisée, ayant pour point de départ un carcinome du genou droit. Nous y reviendrons ;

– La névrose ? Non, elle était trop banale et trop vulgaire pour ce robuste paysan ardennais, emporté par des pulsions d’une affolante intensité, ne réglant jamais le conflit intra-psychique par des formations de compromis, mais les externalisant pendant 21 années en conflits inter-personnels, et les desséchant et les désaffectant ensuite jusqu’à sa mort dans l’ascèse d’un exil volontaire douloureux et désertique. Pour lui, l’objet d’amour était mort avant d’être né et toute quête de cette nature, vaine ;

– Le génie créateur ? Tout l’y autorisait et l’y invitait. Il s’y essaya avec le succès posthume que l’on sait. Pour autant, j’estime que malgré cette œuvre inouïe, qui marquera pour toujours l’histoire de notre langue et de notre culture, il échoua, si je me place du point de vue du fonctionnement. Sinon il ne serait pas parti au Harrar, et il aurait continué à écrire ;

– le fonctionnement limite caractérisé par l’instabilité, l’impulsivité, les variations fréquentes et profondes de l’humeur, le contrôle imparfait des affects (colères fréquentes), les troubles de l’identité, le sentiment permanent de vide et d’ennui et l’abandonnisme (effort effréné pour éviter les abandons réels ou imaginaires). Un tel tableau paraît correspondre à Arthur…

3. Mais j’ai aussi des raisons plus intimes pour me consacrer, au moins le temps d’un travail, à la vie d’Arthur RIMBAUD et à ce qu’il en fit. Ses fulgurances et ses répugnances habitèrent, hantèrent mon adolescence, et furent nombreux les mois, sinon les années, où je ne me déplaçais pas sans ma modeste édition de Rimbaud en poche. Là réside la nostalgie d’un âge révolu et le deuil d’une identification héroïque qui échoue. Pour nous rafraîchir, j’ai choisi de vous proposer maintenant une aimable illustration intitulée « Roman » et qui est plus connue par son incipit On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.

On n’est pas sérieux, quand, on a dix-sept ans. 
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, 
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! 
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! 
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ; 
Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin,
A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

– Voilà qu’on aperçoit, un tout petit chiffon 
D’azur sonore, encadré d’une petite branche, 
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond 
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser. 
La sève est du champagne et vous monte à la tête… 
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser 
Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne à travers les romans, 
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf, 
Tout en faisant trotter ses petites bottines, 
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif… 
Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août. 
Vous êtes amoureux.- Vos sonnets la font rire. 
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût. 
– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire…

– Ce soir là…- vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
– On n’est pas sérieux, quand on dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Dans quelle mesure celui qui écrivit « je est un autre » ne sollicita-t-il pas une vocation de psychanalyste ?

Ce sont là les voies secrètes de la sublimation. Et il est bien évident que je ne peux tenir pour innocents les choix de mes trois principaux pôles d’intérêts, à savoir : la psychose, la psychanalyse, l’adolescence et la jeune maturité que j’articule de mon mieux à l’Hôpital de Jour des Adolescent et en d’autres lieux. La relation avec Arthur Rimbaud me demanderez-vous ? :
– Pour l’adolescence et la post-adolescence, elle est évidente dans l’effervescence somptueuse et désordonnée de cette période de sa vie ;
– Pour la psychose, je maintiens qu’Arthur n’était pas inscrit dans ce registre, mais beaucoup de traits de sa conduite (l’exacerbation acméïque de sa révolte, le retrait total par la suite sur les terres brûlées du silence et du renfermement désertique) pourraient le faire accroire. En fait il s’agit d’une mimésis, d’une mimétique de la psychose, de faire le fou pour mieux renverser le monde et « rêver la vie ». D’ailleurs des mouvements psychotiques nous en connaissons tous, qu’ils soient grandioses ou douloureux dans le deuil ou la passion, ou plus banalement quotidiens, dans la colère ou le fou-rire ;
– la psychanalyse enfin, qui est, vous le savez, mon exercice quotidien, ma quête et ma question. J’en connais l’altitude, comme j’en mesure tous les jours les limites. Mais c’est en psychanalyste et non en critique, littéraire -que je ne suis pas- que je voudrais vous présenter ces propositions de travail.

Je n’ai aucune compétence à vous soumettre une réflexion sur la poétique.

Peut être un peu davantage sur la poïétique, soit l’œuvre du faire dans la création, un douloureux et malheureux travail d’élaboration psychique comme ceux du rêve, du deuil, de l’amour ou de la maternité. Ici une remarque épistémologique s’impose : je n’ai pas et je n’aurai jamais des années, ou des dizaines d’années, voire une vie, à consacrer à l’étude de la vie et des œuvre d’Arthur Rimbaud, à la différence de ses multiples biographes et pour ne citer que les plus célèbres :

. Enid STARKIE : Rimbaud, Ed. Flammarion, Paris 1982 (Toute une vie de Travail).

. ETIEMBLE : Le mythe de Rimbaud, N.R.F., Ed. Gallimard, Paris 1954.

. Pierre PETITFILS, Rimbaud, Ed. Julliard, Paris 1982.

. Henri MILLER : Le temps des Assassins, Ed. 10-18, Paris 1984.

. Alain BORER : Rimbaud en Abyssinie, le Seuil, Paris 1984, et du même :

. Rimbaud, se disant négociant, Ed. Lachenal et Ritter, Paris, 1984.

. Pierre ARNOULT : Rimbaud, Ed. Albin Michel, Paris 1955.

. Henri MATARASSO et Pierre PETITFILS, Album Rimbaud, Bibliothèque de la Pleiade, Gallimard, Paris, 1967.

qui y consacrèrent chacun plusieurs années de leur vie.

Depuis ces années, et en particulier à l’occasion du Centenaire en 1991, de nombreux autres ouvrages ont été produits parmi lesquels je cite quelques unes de mes sources nouvelles :

. Jean-Luc STEINMETZ, Arthur Rimbaud, une question de présence, Tallandier, Paris, 1991.

Arthur Rimbaud, Œuvre-Vie, Alain BORER, Arlea, Paris, 1991. 

. Pierre MICHON, Rimbaud le fils, Gallimard, Paris, 1991.

. Stéphane MALLARME, Arthur Rimbaud, fourbis, Paris, 1991.

. Georges IZAMBARD, Rimbaud tel que je l’ai connu, Le Passeur, Mercure de France, Paris, 1947, rééd. 1991 Le Passeur.

Les autres références, même si elles peuvent avoir un intérêt partiel, sont de manière générale de petite qualité. Je ne dispose donc pas du temps. Je peux toutefois, en m’aidant de cet incomparable ensemble que représente le corpus conceptuel psychanalytique, m’étayer sur les travaux de ces chercheurs pour aller à ce qui me paraît personnellement essentiel. Il est sans doute utile en ce point, de me répéter : cette vie est l’histoire d’un amour jamais trouvé puis qu’il n’a pas existé au départ (S. FREUD : Les trois essais : « trouver l’objet sexuel n’est au fond que le retrouver »), toujours en quête d’impossible, et dénié dans l’exil, à partir de 1880 et jusqu’à sa mort en 1891.

Essayons de voir plus clair et proposons un plan :
a) à partir d’aperçus biographiques sur le père, puis la mère, puis le couple parental, il est possible,
b) de proposer quelques hypothèses sur ce que fut la réalité psychique d’Arthur, contenu latent de sa réalité biographique.

Ce travail n’est pas sans analogie avec celui qui s’efforce d’interpréter le rêve allant du contenu manifeste par lequel il faut obligatoirement passer pour atteindre le contenu latent qui a été transformé par le travail onirique produit par le sujet. En cela, cette tentative peut nous livrer quelques clefs sur la vie et l’œuvre d’Arthur. Ces hypothèses sont les suivantes et doivent beaucoup à une remarquable étude d’Alain DE MIJOLLA : « La désertion du Capitaine Rimbaud », in Rev. Franç. de Psychanalyse, 1975, 3, p. 427-458 :

– A partir d’une contre identification à sa mère, dans une révolte adolescente d’une violence illimitée, aboutissant à des échecs retentissants, mais favorisant l’éclosion d’une œuvre unique et inégalée, de la répétition de cet échec dans la faillite des indentifications substitutives à se pairs en âge, à ses professeurs, surtout IZAMBARD, aux Parnassiens, à des idéologies poétiques ou politiques, va s’inscrire une œuvre et vont se développer des errances : quatorze fugues limitées dans leur distance et leur durée avec, à chaque fois, retour à Charleville (qu’il nommait Charleston avec son habituelle dérision) et cela jusqu’en 1878 qui est l’année du décès de son père.

– Par la suite, Arthur laisse apparaître la naissance en lui d’une identification inconsciente à son père, le Capitaine Frédéric Rimbaud s’illustrant par deux grands voyages en Afrique, l’avortement du premier n’étant que la préparation du second dont il ne reviendra que pour mourir.

Tableau généalogique

Tableau généalogique

I – REPERES BIOGRAPHIQUES : LES PARENTS

1. LE PÈRE

Nous nous attacherons d’abord au père Frédéric. L’étymologie nous apprend que RIMBAUD vient de Ribaut, c’est à dire des prostituées ou en Allemand de Ribbe, qui au Moyen-Age désignait les mercenaires. Le fin linguiste qu’était Arthur ne l’ignorait certainement pas quand il écrivit dans Une saison en enfer : « ma race ne se souleva que pour piller ».

Si nous remontons d’une génération, nous rencontrons un grand-père,

Didier RIMBAUD, né le 19 avril 1786, avant la Révolution donc, et marié le 27 juin 1810 à Catherine TAILLANDIER. Le jour de son mariage il dépose un acte de notoriété dont il ressort que son propre père a disparu depuis dix huit années sans laisser de traces à la suite d’une querelle de ménage. Nous verrons que l’histoire se répétera. De ce mariage naissent quatre enfants : Frédéric, deux sur lesquels des indications assez sérieuses peuvent laisser penser qu’ils moururent dans les émeutes de 1830 et un sur lequel nous n’avons aucune information.

Le 7 octobre 1814, naissance de Frédéric RIMBAUD â Dole dans le Jura. Cette localisation n’est pas sans importance.

En 1832, à l’âge de 18 ans, Frédéric s’engage comme Homme du Rang au 47ème Régiment de ligne. Cela aussi est à garder en mémoire. En 1839, à vingt-cinq ans, il est promus Sergent Major, en 1841, à vingt sept ans, Sous-Lieutenan de 1842 à 1850, il effectuera la Campagne d’Algérie sous les ordre de BUGEAUD, avec son régiment dans la région de Tlemcen à la poursuite d’Abd-el-Kader. Là encore l’histoire sera signifiante. En 1845, Frédéric a trente et un ans et reçoit ses ficelles de Lieutenant en même temps qu’il est affecté à la Direction du Bureau des Affaires Arabes à Tlemcen. En 1847, il se retrouve Chef du Bureau des Affaires Arabes de Sebdou : là, l’officier pose l’épée et prend la plume et rédige des rapports bi-mensuels sur les activités de l’ennemi, les attitudes des tribus, la situation des marchés, l’évolution des affaires locales. Ses rapports que l’on peut consulter sont remarquables par leur style excellent qualifié de clair, de concis et de précis et par leur graphisme dans lequel ultérieurement les graphologues voudront trouver des analogies avec le tracé de l’écriture de son fils. Selon les dires d’Isabelle RIMBAUD, le père aurait aussi laissé plusieurs manuscrits, une correspondance militaire, un travail d’éloquence militaire et un livre de guerre. Dans la mesure où ces documents n’ont point été retrouvés, il convient d’être, là, très prudent.

Dans le courant de Tannée 1852, Frédéric reçoit ses galons de Capitaine et à la fin de la même année il rencontre Vitalie CUIF, qu’il épousera le 8 février 1853 et à la quelle il donnera son premier fils, Jean Nicolas Frédéric le 2 novembre de la même année, soit neuf mois moins six jours après la date du mariage. Dès lors les naissances vont se succéder :
– celle historique le 20 octobre 1854 de Jean Nicolas Arthur ;
– puis après la campagne de Crimée qui le retient de mars 1855 à mai 1856, le 4 juin 1857, naissance de Victoire Pauline Vitalie qui décédera à l’âge de trois mois et à laquelle Arthur fait allusion dans les Illuminations en évoquant les visites régulières que la mère imposait sur la tombe : « c’est elle la petite morte dans les rosiers » ;
– puis le 15 juin 1858, naissance de Jeanne, Rosalie Vitalie qui décédera à l’âge de 17 ans.

Ces deux morts joueront un rôle considérable dans la vie fantasmatique d’Arthur.
– Enfin, le Ier juin 1860 voit la naissance de Frédérique Marie Isabelle, dernière enfant du couple.

C’est en septembre de la même année que les époux se séparent à jamais.

En 1864, le Capitaine se retire à Dijon où il décédera en 1878, muni des sacrements de l’Eglise.

2. LA MÈRE

Si nous nous tournons maintenant vers la mère d’Arthur, Vitalie, elle est la fille de paysans ardennais, née en 1825 de Jean Nicolas CUIF et Marie Laure Félicité FAY son épouse. Elle est entourée dans sa fratrie d un frère ainé, Jean Charles Félix, né un an plus tôt, en 1824 et d’un benjamin Charles Auguste né cinq ans plus tard, en 1830.

Sa propre mère décède quand elle a cinq ans, le 9 juin 1830, soit deux mois après la naissance de Charles, des suites d’une puerpéralité pathologique. Du fait des circonstances, elle fréquentera peu l’école, mais apprend suffisamment bien le français pour être dotée d’un joli brin de plume.

Le père ne se remarie pas et maintient l’exploitation de la propriété familiale des Roches, à proximité de Charleville. Très jeune, Vitalie se trouve à devoir occuper le statut d’une petite maîtresse de maison. Avec l’adolescence, les choses s’affirment dans la mesure où le frère aine est contraint, à l’âge de dix sept ans, à la suite d’une affaire grave, à s’engager dans l’armée d’Afrique en 1841 (je rappelle que Frédéric RIMBAUD, le futur mari de Vitalie partira lui aussi en Afrique en 1842). Si l’on ajoute que le benjamin Charles, buveur et paresseux, se révèle incapable d’aider et à fortiori de gérer la propriété, on comprend que Vitalie se trouve dans l’obligation d’avoir tout à assumer.

Toute jeune elle se trouve ainsi douloureuse de l’inconduite de ses frères et se forge une mauvaise image de la masculinité des hommes de son âge en opposition à la tenue irréprochable de son père. Aussi, elle se construit une cuirasse de femme de devoir qui a horreur de la paresse, du gaspillage, du dévergondage, tous chemins qu’Arthur empruntera avec l’allégresse que l’on sait.

Cependant, Charles Auguste s’assagit et se marie en 1852. Possédant une femme, il croit tenir le monde et entreprend de régenter la propriété des Roches. Elle ne peut supporter ce partage du pouvoir, quitte les Roches, et va s’installer à Charleville avec son père. C’est là qu’elle rencontrera sous un kiosque, lors d’un concert de musique militaire Frédéric RIMBAUD fin novembre 1852.

3. LE COUPLE

Un officier forgé dans les campagnes, une forte et maîtresse femme, les choses iront vite et sans sentimentalité inutile : le 3 janvier 1853 un projet de contrat de mariage est déposé chez le notaire, le 15 janvier Frédéric adresse sa demande d’autorisation à son Général comme l’usage l’imposait. Le 8 février le mariage a lieu avec pour témoin du côté de Frédéric son Colonel et un de ses camarades Capitaine, pour Vitalie deux oncles par alliance. Vitalie voulait construire une famille fondée sur les bons principes du travail, de la morale et de la religion et avoir de nombreux enfants qu’elle élèverait fermement. Elle était inflexiblement énergique, affichait un sens élevé du devoir et témoignait d’une exigence rigoureuse sur la tenue et les comportements.

Le jeune couple s’installe chez le père CUIF, dans une maison qu’il a louée à Charleville.

Il est intéressant au point où nous nous trouvons, de chercher les portraits tracés par des contemporains. Pour Vitalie RIMBAUD, j’emprunterai à son gendre, Paterne BERRICHON, que je cite : « C’était une femme au dessus de la moyenne, aux cheveux châtain foncé, au teint discrètement basané, au front large, au nez bien droit, à la bouche mince. Maigre, des mains minces et noueuses, elle avait l’allure fière et énergique ». L’auteur, plus loin, reconnait que derrière cette cuirasse, pouvait se dissimuler de « singulières et profondes délicatesses d’âme » et ajoute qu’elle était d’un caractère assez nerveux, ayant présenté dans son enfance des épisodes de somnambulisme. Il lui reconnait également la capacité d’écrire avec élégance de fort belles lettres. Un autre auteur, Jean BOURGUIGNON a dépeint Vitalie comme une ardennaise du terroir, de taille moyenne, au visage très ridé, à la peau rougeaude, avec des yeux d’un bleu très clair. Pensons au fameux vers d’Arthur : « Elle avait le regard bleu. Qui ment ! ». Un ami d’Arthur, Louis PIERQUIN, qui comme tous ceux qui ont approché la famille ou la personne d’Arthur, a commis un essai, un ouvrage, des mémoires indique qu’il n’a jamais vu rire ou sourire, même une seule fois, la mère de son ami. Pierre PETITFILS remarque avec exactitude, dans son excellent ouvrage, comment des qualités qui semblaient de loin comme autant de vertus pour le Capitaine Rimbaud pouvaient se révéler, vues de près, comme d’insupportables défauts. De ce point de vue, il convient de distinguer l’attitude de Vitalie devant la religion et ce que l’on peut appeler par ailleurs son esprit d’absolutisme intégral. Pour ce qui est de sa religion, la foi était très profonde, mais s’inscrivait dans le cadre d’une absolue intolérance, union de l’étroitesse d’esprit des Jansénistes et de la rigueur mentale des Huguenots, et, se teintait également de l’esprit du pharisaïsme, l’opinion des autres étant fort importante à ses yeux. Pour elle comptait beaucoup plus la fortune que le mérite, les pauvres et les déshérités n’attiraient ni pitié, ni attention car ils n’étaient que des incapables. Par ailleurs, Vitalie avait l’esprit de décision, elle le prouvera. Cet esprit s’exerçait dans un absolutisme ne tolérant aucun partage de son autorité, ne supportant aucun conseil et à fortiori aucun reproche. Elle se brouillera, nous le verrons, avec tous ses enfants, à l’exception d’Isabelle, la douce et tendre Isabelle, et encore, elle n’en fut pas loin. Elle se fâchera avec toutes ses voisines. D’amis, elle n’en connaîtra jamais. Qu’elle fut une femme de devoir est évident. Pour cela, le Capitaine pouvait être heureux de son choix. Mais dans l’exercice de sa mission elle cherchait davantage, certainement, une obscure jouissance et des gratifications narcissiques que le désir de rendre le service attendu. Pour autant, elle n’était point incapable d’amour, mais il fallait alors que l’objet de son amour se pliât totalement à sa volonté : « Dieu m’a donné un cœur fort, rempli de courage et d’énergie » écrira-t-elle dans une lettre à Paul VERLAINE avec qui elle entretiendra la correspondance curieuse que l’on verra.

Cette intolérance explique, en même temps que son besoin de maîtrise et la mise en jeu de sa pulsion d’emprise, qu’à toute résistance qui lui était opposée elle répondit par une étreinte d’autant plus forte. Plus tard, beaucoup plus tard, elle se plaindra d’avoir été malheureuse, d’avoir souffert. Mais seule, elle aura créé les conditions de sa solitude et de son désert personnel : son mari la quittera définitivement, son fils aîné s’engagera dans l’armée, la première Vitalie décède à l’âge de trois mois, la seconde à dix sept ans, sans avoir le temps de résister et de se révolter ; quand à Arthur, sa seule idée sera de mettre la plus grande distance possible, à la fois d’un point de vue géographique et d’un point de vue psychologique, entre sa mère et lui. Enfin, Isabelle qui seule lui restera, faillit lui échapper quand sa mère lui reprocha longuement, très longuement d’avoir épousé un homme de plume au lieu d’un solide cultivateur des Ardennes. Pierre PETITFILS rapporte que Marcel COULON, pour la dépeindre, a dit qu’elle était un composé de Brutus l’Ancien et de Madame LEPIC, la mère de Poil de carotte. Tout aussi joliment, VERLAINE la dénomme : « la mère des Gracques ». Quant à Arthur, on sait qu’il la surnommait souvent : « la mère Rimbe ».

Si nous nous tournons du côté du père, le Capitaine Rimbaud, nous trouvons fort peu de renseignements, et cette lacune qui est grave pour la connaissance d’Arthur se révèle significative à plus d’un titre. Ainsi dans une note de l’Edition de 1963 des Œuvres Complètes, dans la Bibliothèque La Pléiade, nous pouvons lire ceci : « Ce père inexistant dans la correspondance comme dans la vie de Rimbaud, avait abandonné sans retour femme et enfants, après sa mise à la retraite (à 50 ans). Le capitaine Frédéric Rimbaud s’était alors retiré à Dijon, ville natale de son père, Didier Rimbaud, le tailleur d’habits. Il y mourut à l’âge de 64 ans, le 17 novembre 1878, et fut enterré le lendemain après un service religieux en l’Eglise de Sainte-Bégnigne ». Comme le remarque, fort pertinemment, Alain DE MIJOLLA, que le père soit inexistant dans la correspondance, soit, et encore cela demeure à démontrer, mais dans la vie ? Comment un Psychanalyste ne se sentirait-il pas interrogé par cette fêlure d’un récit biographique affirmant l’inexistence paternelle pour un garçon qui a vu son père, au moins épisodiquement jusqu’à l’âge de six ans.

Ce travail s’efforcera de montrer, à travers plusieurs signes, la présence psychique de Frédéric Rimbaud dans la pensée, voire l’œuvre de son fils Arthur.

Le père d’Arthur, Paterne BERRICHON ne l’avait certainement jamais vu, mais se fiant sans doute à quelque portrait, il le dépeint comme : « un homme de taille moyenne, blond, au front haut, aux yeux bleus, au nez court et légèrement retroussé, à la bouche charnue, portant, à la mode de ce temps là, la moustache et l’impériale ». Il décrit son caractère comme « mobile, indolent et violent ». La vie montrera en effet, que Frédéric n’était pas homme à supporter une situation déplaisante pour lui. Les graphologues ont voulu retrouver dans son graphisme des signes d’orgueil et d’impulsivité. Mais beaucoup de biographes, à partir de reconstructions peu sérieuses, ont tracé de Frédéric un portrait peu glorieux et très probablement inexact : appartenir au Bureau Arabe ne signait évidemment pas une automatique imprégnation alcoolique ; être affecté à des régiments particulièrement instables modifiant fréquemment leur lieu de garnison ne traduit chez lui aucun esprit de vagabondage, mais bien au contraire, sa soumission à l’ordre militaire. Enfin, on l’a dit anticlérical mais nous savons qù’i1 a été enterré avec les prières et les cérémonies de l’église. Il est toutefois fort possible que la bigoterie de sa femme qui ne cessait, vingt fois par jour – écrit un de ses biographes- de s’agenouiller devant la statue de la vierge, l’ait profondément irrité. J’ai indiqué tout à l’heure que rien, dans les biographies officielles, ne transparait de l’existence paternelle, dans le texte manifeste de la biographie d’Arthur. Dans son remarquable travail, « la désertion du Capitaine Rimbaud », Alain DE MIJOLLA repère cependant deux petits faits d’apparence anodine qui font signe dans ce mur de silence et posent la question de l’inexistence du père.

4. LES SIGNES BIZARRES

a) Première inexactitude ou premier symptôme : Nous sommes en mai 1877, deux ans après qu’Arthur ait interrompu, définitivement, son travail de création. C’est pour lui une période de grand trouble pendant laquelle il effectue nombre de voyages, qui sont autant de fugues. Il se trouve à Brême, cherche un emploi, et adresse au Consul des Etats-Unis une lettre en forme de Curriculum Vitae, dont voici un extrait : « Bremmen, the 14 th May 77, The undersigned Arthur Rimbaud – Born in Charleville (France) – Aged 23 – 5 ft. 6 Height – Good healthy – Late a teacher of sciences and languages – Recently deserted from the 47e Régiment of the French Army (…) Would like to know on which conditions he could conclude an immédiate engagement in the American navy (…) – John Arthur Rimbaud », ce que l’on peut traduire ainsi : « Brême, le 14 mai 1877, le soussigné Arthur Rimbaud – né à Charleville (France) – Agé de 23 ans, d’une taille de cinq pieds et six pouces – bien portant – antérieurement Professeur de Sciences et de langues – récemment déserteur du 47e Régiment de l’Armée Française (…) aimerait connaître à quelles conditions il pourrait conclure un engagement immédiat dans la marine américaine. » Il est assez bizarre, dans toute armée, que pour chercher à s’engager, un candidat se vante d’être déserteur. Au demeurant, le fait n’était pas inexact puisque peu auparavant, se trouvant à Java, Arthur avait déserté en effet de l’Armée Coloniale Néerlandaise dans laquelle il ne s’était engagé  que pour empocher la prime. Mais pourquoi s’en vanter ? Par stupidité ? A l’évidence, non ! Par provocation, cela n’est jamais à exclure avec Arthur. Mais il y a aussi un signe, pourquoi le 47e Régiment de l’Armée Française ? C’était précisément celui auquel appartenait, pendant le temps de son mariage, et jusqu’à la mise à la retraite le Capitaine Frédéric Rimbaud, son père.

b) Deuxième signe relevé par Alain DE MIJOLLA : Nous sommes en août 1880, Arthur séjourne au Harrar, trouve un emploi chez un négociant, Alfred BARDEY, qui tient un journal sur lequel nous pouvons retrouver les phrases suivantes « Monsieur DUBAR (un de ses collaborateurs) me parle alors d’un jeune homme qu’il occupe dans les magasins où se font les triages de café (…) du nom d’Arthur Rimbaud. C’est un grand et sympathique garçon qui parle peu et accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants, de la main droite, et à contre-temps. Il a vingt-cinq ans, est né à Dole (Jura) et vient de l’Ile de Chypre où il était chef d’une équipe de carriers » [1]. Toutefois, bien des années plus tard, en homme méticuleux et précis qu’il est, Alfred BARDEY portera en bas de page une courte note de rectification :  « Ce n’est que longtemps après que j’ai appris qu’il était né à Charleville (Ardennes) ». Un mensonge de plus ou bien un signe de plus ? Serait-ce un hasard si la ville choisie par Arthur pour y localiser son lieu de naissance soit précisément celle où était né le 7 octobre 1814, le Capitaine Frédéric Rimbaud ? Il est certain qu’Arthur fera preuve toute sa vie d’une grande méfiance, et tout particulièrement pour échapper à l’Armée et au Service Militaire par rapport auquel il développait une véritable phobie, et ce jusque sur son lit de mort, qu’il brouillera les pistes, falsifiera son identité, mais tout de même, il n’est probablement pas interdit de penser que le choix du 47e régiment de ligne de l’armée française et que le choix de Dole ont une signification d’un retour du refoulé. A ces deux signes, j’en ajouterai, plus loin, deux autres, que je signalerai en leur temps.

L’hypothèse qui se profile maintenant, à partir de signaux, il est vrai, très légers et presque fugaces, cette hypothèse qui peut apparaître un peu hardie, consisterait à rechercher quel est l’Arthur qui a erré à travers les pays avant de se fixer en Afrique, comment cet Arthur a rompu définitivement avec celui de la création et de la révolte, et comment il est habité par un autre personnage psychique ayant un rapport inconscient avec son père. Il ne s’agit évidemment pas d’une identification consciente vécue dans l’imitation ou dans la conformité â un modèle. Il ny a aucune référence au Capitaine dans ses écrits, le mot de père n’y apparaît qu’une fois et puis une seconde, et alors de manière totalement significative, par l’absence qu’elle désigne, dans une lettre à VERLAINE en 1871 : « Ma mère est veuve ». Qu’inconsciemment et d’une façon certaine, Arthur tue ainsi son pére inconnu de lui n’est pas discutable. Que pour autant le fantôme comme le fantasme reviennent, c’est ce que nous allons continuer d’essayer de prouver.

Si l’on en vient à son style, on sait qu’il n’y a pas de « comme » dans un texte caractérisé par les juxtapositions, les substitutions, l’absence d’utilisation de conjonctions de comparaison. La suppression du comme favorise l’hallucination poétique. On n’en prends qu’un exemple : « Et leurs boutons d’habits sont des prunelles fauves ». Arthur utilise à fond la métaphore et la métonymie et nous renvoie donc, ainsi, aux mécanismes de déplacement et de condensation.

c) Le troisième signe peut être retrouvé dans un long article signé par Arthur et publié le 25 et 27 août 1887 dans un journal  « le Bosphore Egyptien ».

C’est probablement le seul écrit d’Arthur depuis 1875 et le dernier avant sa mort, si l’on excepte la correspondance qu’il échange avec les siens. Pourquoi donc ce texte dans cet immense silence ? Dans le cadre de multiples pérégrinations, Arthur venait d’effectuer une expédition, à la fois épuisante et infructueuse, dans une région peu connue et avait rédigé à son retour un compte-rendu qui est à la fois un travail de géologue, d’anthropologue et d’ethnologue. Selon H. MATARASSO et P. PETITFILS :  « c’est un texte traitant de politique et d’économie, alerte, précis et lucide ».

Deux points sont à noter là :

– le premier concerne le style, décrit, comme « alerte, lucide, précis », et ce sont des qualificatifs que nous avons déjà trouvés pour désigner les rapports très soignés et documentés que rédigeait le Capitaine Rimbaud et dont j’ai fait mention, plus haut. Certains biographes ont tenté sans doute artificiellement dé retrouver dans le style paternel, des recherches stylistiques qui auraient permis d’annoncer le génie à venir. Il est plus intéressant de se demander si ce n’est pas Arthur, l’Arthur du désert, qui fait retour vers un moment de sa préhistoire. Cette problématique est évidemment celle des psychanalystes. Sur ce point je reviendrai, après avoir donné quelques indications sur les relations qu’Arthur entretint avec lui- même sur ce fameux texte du Bosphore Egyptien.

– la Société de Géographie de Paris, en effet, ayant eu communication de ce travail, le trouva de qualité et voulut le publier dans le bulletin de sa Société. Une correspondance est échangée entre Arthur et le Secrétaire de la Société. Cette correspondance montre toute l’ambivalence d’Arthur. D’une part, il se cache, il se dissimule, il est réticent, d’autre part, il souhaite être publié et même devenir sociétaire. Il est significatif de noter qu’en 1886, soit un an auparavant, Paul VERLAINE, avec l’autorisation de la mère et de la sœur d’Arthur, avait publié la première édition des Illuminations. Si l’on compare les Illuminations et l’article du Bosphore Egyptien on peut bien évidemment constater que « je » était devenu véritablement un autre. A partir de ces émergences assez fugitives, Alain DE MIJOLLA émet l’hypothèse « d’un envahissant fantasme d’identification inconscient à son père, s’inscrivant dans le double contexte d’une réelle perte d’objet sexuel (…) d’une reviviscence de cette perte initiale ».

Il est en effet facile de montrer que les choses se sont ainsi passées dans les deux temps qui caractérisent la sexualité humaine. Le premier temps est marqué en 1857 par le décès de la première Vitalie, il a trois ans, et en 1860 par le départ du père, il a six ans, nous sommes dans l’Œdipe. Le deuxième temps est, quant à lui marqué par trois dates : 1873 (il a 19 ans) : rupture avec Paul VERLAINE ; 1875 (il a 21 ans) : décès de la seconde Vitalie, arrêt de l’écriture ; 1878 : décès du père. Nous sommes dans l’adolescence et la postadolescence. Toujours à propos de ces dates, on notera avec intérêt que l’année de la mort du père semble organiser d’une certaine manière, les fugues, les errances, finalement l’exil d’Arthur.

En effet, de 1870 à 1878 – année du décès du père- Arthur effectuera donc quatorze « voyages » que l’on peut aussi dénommer « fugues », « errances », recherche de soi-même autant que fuite de Charleville , les caractéristiques de ces déplacements étant d’êtres relativement brefs dans le temps et limités dans l’espace. A partir de 1878 et ce jusqu’en 1891 (date de sa mort) il n’effectuera que deux grands voyages qui en fait n’en forment qu’un et le conduiront au bout du monde et à l’extrémité de sa vie.

Si nous essayons de donner une sorte d’explication métapsychologique de notre hypothèse. on peut penser qu’Arthur déjà privé de la tendresse maternelle, ensuite de la présence paternelle, forclose physiquement et psychiquement, fut profondément affecté par le décès de sa petite sœur Vitalie et la disparition définitive de son père, cela au temps de son enfance.

Ces objets, morts et perdus, vont réapparaître dans leurs substituts au moment où il rompt avec VERLAINE, où décède sa deuxième sœur qui porte également le prénom de Vitalie, où il prend le deuil de l’écriture et du génie et où enfin son père meurt. Ainsi, peuvent réapparaître d’anciens fantasmes d’identification inconsciente, alimentés qu’ils se trouvent, par l’énergie d’une libido redevenue libre.

Nous allons maintenant retourner à Frédéric ; lui aussi a beaucoup voyagé. On se souvient que de 1845 à 1850, ce fut l’Algérie avec BUGEAUD, qu’ensuite en 1853 il est affecté près de Lyon, que 1855 et 1856 le verront participer à la Campagne de Crimée voulue par Napoléon le Petit. Puis de nouvelles affiliations, de nouvelles garnisons l’éloigneront de sa maison et de son épouse auxquelles il rend pourtant, lors de ses permissions, de régulières visites, donnant ponctuellement lieu â des grossesses et à des naissances. En 1859, pour la première et dernière fois, Madame RIMBAUD fait garder ses enfants et rejoint son mari à Sélestat où ils partageront les seules vacances de leur vie. De là, une cinquième grossesse qui conduira, sur un plan tout diffèrent, la famille à changer de logement. En 1860, l’année suivante, alors que Frédérique Marie Isabelle est née le 1er juin Frédéric vient habiter quelque temps avec son épouse. Officier sorti du rang, habitué au commandement, il ne peut supporter l’autoritarisme, l’absolutisme de sa femme. L’été sera un été d’enfer et ce n’est peut être pas sans y songer qu’Arthur dénommera son recueil, Une saison en Enfer.

Un ami d’Arthur, DELAHAYE, donne une illustration de l’ambiance, dans son ouvrage. Rimbaud, l’artiste et l’être moral, Paris, 1923 : « Arthur avait six ans, il lui restait le souvenir de ce que fut sans doute la dernière altercation conjugale ; où un bassin d’argent posé sur le buffet jouait un rôle qui a frappé son imagination pour toujours. Le papa, furieux, empoignait ce bassin, le jetait sur le plancher où il rebondissait en faisant de la musique, puis il le remettait à sa place et la maman, non moins fière, prenait à son tour l’objet sonore et lui faisait subir la même danse pour le ramasser aussitôt et le replacer avec soin, là où il devait rester. Une manière qu’ils avaient de souligner leurs arguments et d’affirmer leur indépendance. Rimbaud se rappelait de cette chose parce qu’elle l’avait amusé beaucoup, rendu peut être un peu envieux, car lui-même aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d’argent ! » Ce n’est à l’évidence pas l’explication que proposerait un psychanalyste de ce souvenir-écran qui évoque davantage la bobine ou d’autres concepts. En tout cas, Frédéric et son épouse sont tous deux très malheureux. Ils ont cinq enfants ou plutôt ils ont eu cinq enfants dont quatre ont survécu. Il est intéressant de noter là que ces enfants se répartissent en deux séries suivant le sexe et suivant la saison de la naissance. L’aîné, Frédéric et le cadet Arthur sont des garçons et des enfants de l’automne, nés respectivement en novembre 1853 et octobre 1854, donc conçus lors de permissions de fin d’hiver.

Les trois derniers : Vitalie I, Vitalie II et Isabelle sont des filles, nées toutes trois au mois de juin : le 4 juin 1855 pour la première Vitalie, le 15 juin 1858 pour la seconde, le 1er juin 1860 pour Isabelle, et donc conçues lors de permissions de septembre. Les permissions des militaires étaient accordées au rythme des travaux des champs.

Frédéric décide de partir en septembre 1860 ; il a 46 ans, son épouse Vitalie 35, Arthur 6, quant à la petite Isabelle, quelques mois seulement. Vitalie est malheureuse ; 47 années plus tard, en 1907, année de sa mort, elle écrit à Isabelle, voyant passer les soldats sous ses fenêtres : « Il passe ici beaucoup de militaires, ce qui me donne une très forte émotion en souvenir de votre père avec qui j’aurais été heureuse si je n’avais eu de certains enfants qui m’ont fait tant souffrir ». Rimbaud l’avait peut être pressenti si l’on se rapporte à ce poème écrit en octobre 1870 :

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille 
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ; 
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ; 
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie, 
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement ! … –

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées 
– Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ; 
Qui dans le bercement des hosannah s ’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées 
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir 
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir ! 

Peut être pensait-il, Arthur, aux sentiments de sa mère pour son mari quand celui-ci était en danger dans ses campagnes. Quoiqu’il en soit, Arthur manque profondément des soins maternels et les termes de carence affective, d’hospitalisme à domicile ne sont probablement pas excessifs. Il est mis en nourrice un certain temps, et se produit une histoire bizarre, de trousseau d’excellente qualité fourni par la mère et attribué par la nourrice à un de ses propres enfants, que décrit le jeune Arthur, quasiment en guenilles, le jour d’une visite impromptue de sa mère. Mère froide, dure, sans tendresse ; père absent le plus souvent avant de l’être définitivement, Arthur a le sentiment d’être orphelin.

  Les étrennes des Orphelins

… On sent dans tout cela, qu’il manque quelque chose… 
– Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,  
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ? 
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, 

D’exciter une flamme à la cendre arrachée, 
D’amonceler sur eux la laine et l’édredon 
Avant de les quitter en leur criant : pardon. 
Elle n’a point prévu la froideur matinale, 
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ? … 
– Le rêve maternel, …
(vers 20 à 29) 

… 
Votre cœur l’a compris :
– ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis !
– et le père est bien loin !… (vers 36 et 37).

 A l’évidence, Arthur dans ce poème écrit avant ses seize ans, évoque sa propre enfance : point de rêverie maternelle… et le père est bien loin.

II – LE PARCOURS D’UNE COURTE VIE

1. LA LATENCE

Quoiqu’il en soit après ces drames, Arthur entre à la fois et en latence et à l’Institution Rossat, Institution religieuse en 1861. De cet âge, il donne une merveilleuse description dans Les poètes de sept ans déjà cité :

Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, 
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d’obéissance ; très 
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits 
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. 
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, 

En passant il tirait la langue, les deux poings
A l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. 
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe 
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit.
L’été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines
(Vers 1 à 16).

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes. (vers 31 à 35). 

Répugnance, tics noirs, hypocrisie, latrines, évoquent bien sur la masturbation. Pour le reste, nous avons déjà indiqué comment le bâteau ivre et l’exil étaient inscrits dans ce poème prémonitoire. De toute façon, à l’Institution Rossât, Arthur va développer un excellent mécanisme de défense à savoir la sublimation épistémophilique. C’est un brillant élève, et on l’on retrouve, grâce aux recherches des bibliothécaires de Charleville, un écho de ses succès scolaires dans cette institution : la première année en 9ème, 1861-1862, il eut trois prix et trois nominations. La deuxième année en 8ème, 1862-1863, il obtint le prix d’honneur, cinq prix et sept nominations, enfin, la troisième année il récolta le prix de grammaire latine et thème latin, un autre en grammaire française et orthographe, un troisième en histoire et géographie, un quatrième en récitation classique et lecture, sans compter un accessit en calcul. Pour le récompenser de ses succès, il reçoit des volumes de belle qualité. Parmi eux, L’Histoire descriptive et pittoresque de Saint-Domingue de M. de MARLES (1858), L’habitation du désert de Mayne REID (1851, illustré par Gustave DORÉ), Les Robinsons français de la Nouvelle Calédonie de J. MORLENT (1861) et le Robinson de la Jeunesse de Madame FALLET (1863). On comprend que de telles lectures aient inspiré à l’écolier des récits de voyages merveilleux dans des pays lointains, bizarres, étranges, fascinants, ou pour citer exactement une lettre d’Isabelle Rimbaud à Louis PIERQUIN, le 23 octobre 1892 : « voyages merveilleux dans des contrées bizarres, au milieu des désert et des océans, dans les montagnes et sur les fleuves ».

Tout en récoltant de nombreux succès, Arthur tient aussi un cahier de brouillon sur lequel il prend des notes, s’essaie à des versifications diverses, trace des croquis, et laisse apparaître les premiers signes de sa révolte.

De cette période, je rappelle qu’il n’a pas dix ans, un texte recueilli sur ce cahier n’est pas inintéressant ;

Que m’importe moi qu’Alexandre 
ait été célébré  Que m’importe… 
que sait-on si les latins ont existé ?
C’est peut- être quelque langue forgée
et quand même ils auraient existé
qu’ils me laissent rentier et conservent
leur langue pour eux quel mal leur
ai-je fait pour qu’ils me flanquent
au supplice passons au grec…
Cette
sale langue n’est parlée par personne
personne au monde !
ah saperlipotte de saperlopopette
sapristi moi je serai rentier il ne fait
pas si bon de s’user les culottes sur les bancs…
saperlipopettouille
pour être décrotteur gagner la place de
décrotteur il faut passer un examen

car les places qui vous sont accordées sont
d’être ou décrotteur ou porcher ou bouvier
dieu merci je n ’en veux pas moi
saperlipouille !
avec ça des soufflets nous sont accordés
pour récompense on vous appelle

animal ce qui n’est pas vrai
bout d’homme etc

La suite prochainement
ah saperpouillotte
Arth …
adamus et eva habuerunt
duos filioscainum et abelen… etc

Un catéchisme un peu particulier et une façon de concevoir la société qui augure de ce qui va bientôt advenir dans la pensée d’Arthur.

En avril 1865, à la suite du déménagement dans un nouvel appartement, Arthur rentre au collège, en 6ème, il a dix ans et demi. Pour tout le monde, officiellement, sa mère est veuve ainsi qu’il l’écrira, six ans plus tard, à Paul VERLAINE. En octobre 1866, Arthur est en quatrième et a pour Professeur Principal le père PERETTE que les élèves ont pris l’habitude de surnommer «  le père Bos » pour sa façon très particulière de scander les bos ou globos quand il lit Virgile. Ce professeur était un peu sourd, ce qui conduisait les élèves à quelques facéties. Arthur se tailla un franc succès le jour où il déclama au lieu du « debellare superbes » virgilien, le « degueulare superbes » pur rimbaldien. Pour autant le père Perette avait jugé assez finement la personnalité assez exceptionnelle d’Arthur et eut une phrase véritablement prémonitoire quand il prédit : « Rien de banal ne germera dans cette tête ; ce sera le génie du bien ou du mal ».

Pour autant Arthur demeure ambivalent, très attaché malgré tout aux valeurs maternelles et surtout religieuses ainsi qu’en témoigne l’incident du bénitier. Les collégiens en farandole autour du fameux bénitier s’aspergent, jouent et rient. Arthur se jette sur eux, les bat et les rappelle aux commandements de l’église. De cet incident, il gardera le surnom de : « sale petit cagot ». Il continue la récolte de tous les premiers prix, particulièrement dans les matières littéraires, il rencontre son futur ami DELAHAYE et commence à flâner chez les libraires de Charleville . C’est là qu’il aura les premiers échos des Parnassiens, soit un groupe de poètes réunis autour de l’Editeur LEMAIRE où sont publiés les Cahiers du Parnasse dans lesquels signent : Théodore de BANVILLE, GAUTHIER, HEREDIA, BAUDELAIRE, LE CONTE DE LISLE et VERLAINE.

Un premier texte est publié par Arthur, ou plus exactement par les soins de son Professeur, lequel se nomme à ce moment Monsieur DUPREZ, dans un contexte un peu particulier. Nous sommes en 1869, Arthur est en classe de seconde, et la rivalité entre les laïques et les cléricaux joue à fond. Arthur pour l’emporter, pour battre les soutanes, redouble d’ardeur. Il fait la conquête de DUPREZ en déposant sur son bureau des compositions non demandées, des traductions supplémentaires. Le sujet était-il à traiter en vers latins, il le compose en effet, comme cela était requis, ajoutant une composition en vers français, voire en grec. DUPREZ est étonné par l’exceptionnelle aisance de son élève Arthur RIMBAUD, et fait donc parvenir à l’Académie de DOUAI, un devoir traité en vers latins, le 6 novembre 1868 par l’externe libre RIMBAUD. Ce travail est publié dans le numéro du 15 janvier 1869 du Moniteur de l’Enseignement Secondaire, Spécial et Classique – Bulletin Officiel de l’Académie de Douai. Le thème consistait à développer un passage d’Horace et précisément le Livre III de l’Ode IV, dans lequel, le poète, ceint de myrte, et de laurier, au milieu de merveilleuses colombes se trouve dans un état de ravissement divin. Rimbaud, bien entendu s’identifie à l’Inspiré. Il en profite pour s’ébrouer dans de « riantes campagnes » et la « terre printanière » :

Pris de je ne sais quel délicieux contentement, mon cœur

  oubliant l’école fastidieuse et les leçons sans charme

  du professeur je m’amusais à regarder au loin, les champs 
Les colombes blanches et parfumées couronnent sa tête,

  l’emportent dans leur nid de lumière, le ciel s’ouvre

  et Phoebus, le dieu solaire inscrit sur son front ses mots prophétiques :
« TU VATES ERIS » (tu seras poète).

Tout RIMBAUD sans doute, figure dans ce premier texte de lui, à la fois sa haine de la férule (il ne s’agissait pas de Monsieur DUPREZ, mais du professeur précédent avec lequel il avait eu de très mauvais rapports, soit Monsieur L’HERITIER), son besoin irrépressible de liberté, son amour de la nature, du soleil et des oiseaux et sa certitude d’être marqué par les Dieux.

2. UN AUTRE SIGNE BIZARRE

C’est en 1869 que se situe l’épisode Jugurtha dans lequel dans lequel je veux voir un autre signe de l’existence fantasmatique du père. Il s agit du concours général qui à l’époque se déroulait par Académie et auquel le jeune Arthur est naturellement présenté étant donné la qualité des résultats obtenus. Le concours se déroule de six heures du matin à midi. Vers cinq heures trente, les candidats sont rassemblés et, dans leurs conversations, font des paris sur le sujet de la dissertation. La plupart pensent que ce sera l’exposition universelle. A six heures, l’appariteur apporte le sujet dans une enveloppe cachetée, celui ci ne comporte qu’un seul mot « Jugurtha ». Les candidats de s’étonner, il n’y a pas de commentaire, il n’y a pas de canevas, donc rien. Ils se mettent au travail, tous sauf Arthur.

De six heures à neuf heures, il rêve, ne fait rien, n’écrit rien. Son Professeur vient alors s’enquérir. Arthur explique qu’il a faim. On lui porte des tartines qu’il mastique soigneusement. Ce n’est que vers dix heures qu’il se met vraiment au travail, pour aligner, sans rature, quatre-vingt hexamètres latins, parfaits dans la forme et surtout significatifs sur le fond. Arthur trace en effet un parallèle habile entre Jugurtha le vieux roi numide vaincu par Rome et mourant de faim et de froid au fond d’une prison et Abd-el-Kader vaincu par la France et traité d’une manière infiniment plus noble au château d’Amboise. A ce sujet, deux remarques : Abd-el-Kader, le lecteur s’en souvient, fut l’ennemi que poursuivit son père le Lieutenant Rimbaud. En second lieu, le texte est construit en strophes de douze à quatorze vers, rythmés par ce refrain :

« Nascitur arabiis ingens in collius infans 
Et dixit levis aura : « Nepos est ille jugurta »
ce que l’on peut traduire :
« Il est né dans les montagnes arabes, un enfant qui est grand 
Et la brise légère a dit : « celui là est le petit fils de Jugurtha »

Cette réapparition d’un personnage que le père a bien connu, me parait soutenir l’hypothèse initiale de ce travail, à savoir une identification inconsciente et régressive d’Arthur à son père.

En janvier 1870 apparaît au collège Georges IZAMBARD, nommé à 22 ans Professeur de rhétorique. Fin lettré, proche de ses élèves par son âge et son enthousiasme, il remarque bien sur Arthur, converse avec lui, lui prête des livres, ce qui entraîne un épisode assez cocasse avec Madame RIMBAUD laquelle avait été fort choquée de ce que le professeur fasse lire Hugo à son fils. Ainsi, Madame RIMBAUD écrit à IZAMBARD et 1ui fait remettre par le concierge du collège la lettre suivante :

« Monsieur, 
Je vous suis on ne peut plus reconnaissante de ce que vous faites pour Arthur. Vous lui prodiguez vos conseils, vous lui faites faire des devoirs en dehors de la classe, c’est autant de soins auxquels nous n’avons aucun droit. (Notons là l’attitude morale caractéristique de Madame RIMBAUD, se posant toujours en victime)
Mais il est une chose que je ne saurais approuver, par exemple, la lecture du livre, corme celui que vous lui avez donné il y a quelques jours, (Les Misérables de V. Hugot) (Sic). Vous devez savoir mieux que moi, Monsieur le Professeur, qu’il faut beaucoup de soins dans le choix des livres qu’on veut mettre sous les yeux des enfants. Aussi, j’ai pensé qu’Arthur s’est procuré celui-ci à votre insu, il serait certainement dangereux de lui permettre de telles lectures. 
J’ai l’honneur, Monsieur, de vous présenter mes respects » V. RIMBAUD (4 Mai 78.)
et c’est signé, V. RIMBAUD, comme toujours sa correspondance, sans que l’on puisse jamais savoir s’il s’agit du V de veuve ou du V de Vitalie. Quand il reçoit la lettre, IZAMBARD est convoqué chez le Principal qui lui expose qu’une dame, fort en colère, est venue se plaindre de ce que lui, IZAMBARD, prêtait des livres pernicieux à son fils, élève de rhétorique. Tout en convenant du ridicule de la chose, le principal suggère à IZAMBARD de rendre visite à cette mère, ce qu’il fait aussitôt pour être reçu d’une manière extrêmement vindicative, avec des attaques très précises contre Victor Hugo qualifié d’auteur dépravé, le texte des Misérables étant décrit comme un amalgame de choses malhonnêtes et de grossièretés, toutes déclarations, rapides et fermes, qui laissent IZAMBARD stupéfait et ne lui permettent, avant d’être congédié, que de préciser qu’il ne s’agissait pas des Misérables, mais bien de Notre-Dame de Paris dont il avait en effet, prêté le volume â Arthur.

Cette rencontre est pour IZAMBARD une révélation qui lui permet de mieux comprendre encore Arthur, sa révolte, son besoin de liberté, sa nécessité de s’affranchir de la tyrannie d’une mère aussi bornée. Cependant, Arthur continue de lire les cahiers du Parnasse dont chaque mois apporte une nouvelle livraison. Le 1er mai 1870, voit paraître le N° 7 et Arthur de s’inquiéter, plus que trois numéros et la série serait close ; il entrevoit donc de frapper un grand coup. Il avait préparé en secret un long poème « Credo in unam » où apparaît la claire influence de L’Exil des Dieux de BANVILLE paru lui aussi dans les Cahiers du Parnasse contemporain. Ce poème est un hymne vibrant à l’amour, à la nature, aux déesses qui l’habite et la passion n’y manque pas, ni certains beaux vers ; toutefois la précipitation des idées, des mots, des images, traduisent la maladresse, très relative au demeurant, d’un débutant. À ce poème il en joint un autre « Ophélie », et même un troisième « Sensations », extrêmement frais, dans lequel on peut piquer les deux vers suivants :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers 
Picoté  par les blés fouler l’herbe menue… 
dans lesquels transparaît à l’évidence, l’influence de COPPÉE, dont il se moquera tant dans l’Album Zutique.

Il envoie le tout à celui qui apparaît comme le maître de l’Ecole Parnassienne, Théodore de BANVILLE, chez son Editeur, Alphonse LEMAIRE à Paris, accompagnant cette expédition de la lettre suivante que je trouve assez émouvante :

« Cher Maître, 
Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères, comme on dit – et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la muse, – pardon si c’est banal à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes, – moi j’appelle cela du printemps. 
Que si je vous envoie quelques-uns, de ces vers – et cela en passant par Alphonse LEMAIRE, le bon Editeur – c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens – puisque le poète est un Parnassien, épris de beauté idéale, c’est que j’aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère des maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi – c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?… 
Dans deux ans, dans un an peut être, je serai à Paris – Anch’io messieurs du journal, je serai Parnassien ! – je ne sais pas ce que j’ai là… qui veut monter… – Je jure, cher Maître, d’adorer toujours les deux déesses : Muse et Liberté.
Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers ; … vous me rendriez fou de joie et d’espérance si vous vouliez bien, cher Maître, faire à la pièce Credo in unam, une petite place entre les Parnassiens… Je viendrais à la dernière série du Parnasse : cela serait le Credo des poètes !…  Ambition ! o Folle ! » Arthur RIMBAUD.

puis, viennent les poèmes, et en post-scriptum :

Si ces vers trouvaient place au Parnasse Contemporain ?
– Ne sont-ils pas la foi des poètes ?
– Je ne suis pas connu ; qu’importe ? Les poètes sont frères.
Ces vers croient ; ils aiment ; ils espèrent : c’est tout.
– Cher Maître, à moi : levez-moi un peu : je suis jeune : tendez-moi la main.

L’affirmation de sa liberté et aussi le ton à la fois déterminé et désespéré de cet appel sont parfaitement émouvants. La réponse de BANVILLE n’a pas été retrouvée, elle était probablement laudative mais sans proposition de publication, la livraison du tome du Parnasse contemporain se trouvant à cette époque déjà « bouclée ». Peut être le maître évoquera-t-il d’éventuelles paritions à un troisième volume, plus tard. Pour Rimbaud, plus tard c’est toujours trop tard. Evidemment, tout cela, l’envoi à BANVILLE, la non acceptation, Rimbaud le vit seul, sans même en informer IZAMBARD.

La lettre à Théodore de BANVILLE est datée du 24 mai 1870. Du printemps 1870 au printemps 1871, Arthur va subir une poussée pubertaire considérable faisant passer de la taille de 1,61 m à 1,71 m. C’est à ce moment là qu’il compose, dans l’orage pulsionnel que l’on imagine, le célèbre poème Voyelles :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Landes des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ; 
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Ce texte, un des plus illustres de la littérature, a fait l’objet de multiples, savants, subtils et sophistiqués commentaires. Je n’entends pas y ajouter quelque chose sur le plan de la poétique ; simplement en le lisant et en le relisant, de manière cursive, en laissant se former en moi les associations dites libres, il m’apparaît qu’un certain nombre d’observations de nature parfois psychanalytiques, peuvent ici être présentées. Je dois beaucoup d’entre elles à la profonde connaissance intime qu’a, de l’Œuvre d’Arthur Rimbaud, mon fils aîné David.

Ce poème m’apparaît comme celui du surréel qui vient supplanter le surnaturel, reléguant ainsi aux oubliettes de l’histoire, l’alchimie, la magie noire et autres sornettes. Ce poème est surtout un poème pour la femme. Si le premier vers n’a rien de mystique ou de mystérieux, et se contente simple ment, d’avancer – si l’on peut dire – la couleur, chacune des lettres mérite que l’on s’y arrête quelques instants. Le A renvoie, à l’évidence, qu’on le regarde à l’endroit ou à l’envers, au sexe de la femme, interprétation étayée sur des mots comme « corset », « mouches » (les poils), « éclatantes », « bombinent », primant le nombre, « puanteur cruelle » rappelant odor di femina, « Golfes d’ombre » l’ensemble, le tabou maternel, le sexe maternel d’où il vient, l’immensité où il peut se perdre. Mais déjà, dès ces premières lignes, la violence est présente dans « bombinent » par exemple, « puanteur », cette violence qui permet de dire que ce poème est un poème pour la femme et contre la femme car sont fréquentes les attaques qu1Arthur va développer contre les diverses parties du corps de la femme. Le E, qu’il écrit à la manière grecque, un peu comme un epsilon, évoque le sein « les rois blancs », comme on pourrait voir les tétons dans les « lances des glaciers ». Ce sein de femme dont il n’a probablement pas joui, Arthur l’attaque aussi, par exemple à travers cette expression de lance ; Vient ensuite le I, mince comme un filet de sang vif, craché violemment, ce sont les lèvres, les lèvres de la bouche, les lèvres du sexe évoquant la menstruation. Le rire est en rapport avec la colère et représente une attaque violente, bruyante, où ironie et sadisme se mêlent – Les ivresses pénitentes, loin de témoigner une reconnaissance de ses fautes par Arthur, signalent bien plutôt son ricannement qui préfigure l’abandon de soi- même dans le délire de l’expérience et de la voyance. Le U, l’utérus bien sur, les cycles menstruels, le U qui est la voyelle la plus musicale, rappelons-nous de la forme du diapason, le U complète cette approche du corps de la femme et s’illustre également par la création d’un mot « vibrement » qu’il invente et veut musical. Il est à noter que malgré l’extrême soin qu’Arthur met à choisir des mots inusités dans ses poèmes et ses textes, il n’en crée, à proprement parler que fort rarement. Au dixième vers, toujours pour le U, Arthur écrit « Paix des pâtis semés d’animaux » ; les pâtis ce sont les près, la nature toujours, son désir de paix, lui qui n’est pas serein. « Les fronts studieux » évoquent la masturbation, mais aussi certains professeurs peu aimés comme L’HERITIER. Le 0, c’est l’embouchure du clairon, c’est donc ce qui va vers l’obscurité, une autre sorte de golfe d’ombre. « Strideur » est à nouveau un mot inventé, qui renvoie à « virement » et annonce l’effort futur d’Arthur pour abolir toutes les règles, inventer une poésie nouvelle, mystique et surréaliste avant la lettre. Le secret « des Mondes et des Anges » peut faire penser à la scène originaire, le secret des mondes dans leur naissance, à la sexualité originaire de Gaïa et Ouranos, le secret des Anges à une forme de négation de la sexualité qui interroge sur la féminité d’Arthur. Le 0 enfin, est rond, comme la féminité. Le poème s’achève sur « Ses Yeux » ; s’agit-il de l’amourette avec Henriette ? certainement pas. Plus probablement, des yeux de la femme idéale qui n’existe pas, qu’il ne trouvera pas, que peut-être, il sait ne pas vouloir trouver.

Violets, ces yeux, comme ceux d’Athéna, la déesse aux yeux pers, évoquant par contraste les fronts studieux et ridés des alchimistes. L’oméga à l’alpha, soit la fin et le début. Oméga qui est la dernière lettre de l’alphabet grec, comme 0 est la dernière des voyelles du poème, contrairement à l’ordre alphabétique habituel. Enfin, ce poème a pour titre « voyelles » commençant donc par la lettre V qui est aussi la première de Vitalie, de Veuve, de Vénus et une autre représentation du sexe de la femme.

3. LA REVOLTE ET LES PREMIERS DEPARTS

La révolte s’affirme contre la famille, contre la religion et dieu, mais en même temps, c’est la guerre, la défaite et pour les collégiens, les grandes vacances forcées qu’Arthur va utiliser à dévorer la bibliothèque d’IZAMBARD qui lui a laissé la clef de son studio.

Son frère, Frédéric, pour faire enrager sa mère, se fait crieur de journaux avant de s’engager dans l’armée. Le 29 août 1870, Arthur part pour sa première fugue, qu’il évoque dans son poème « Mémoire » :

Madame se tient trop debout dans la prairie 
prochaine où neigent les fils du travail ;
l’ombrelle 
aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle ; 
des enfants lisant dans la verdure fleurie 

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route, 
s’éloigne par delà la montagne ! Elle, toute 
froide, et noire, court ! après le départ de l’homme ! (Vers 17 à 24).

Lui, c’est le père qui est parti, c’est Frédéric, l’aîné qui est parti, c’est Arthur qui part aussi. Il n’y a plus d’hommes dans la famille, dans l’univers de Vitalie CUIF, une nouvelle fois. Elle, bien sûr, c’est la mère Donc, Arthur part, sans argent naturellement. Ne trouvant pas de train pour Paris, il prend la direction de la Belgique où après avoir effectué quelque bêtises et larcins, il se retrouve en prison. Aussitôt, fébrile, il écrit à sa mère, à IZAMBARD, à ses amis car il souffre d’une véritable phobie des situations privatives de liberté. IZAMBARD accourt, règle les dettes, paie les cautions et ramène Arthur chez lui à Douai. C’est à Douai, dans la maison d’IZAMBARD qu’Arthur, pour la première fois, va rencontrer la féminité à savoir les demoiselles Gindre, soeurs de la belle mère d’IZAMBARD, ce qu’il évoque délicieusement dans le poème « Les chercheuses de poux » :

  « Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Elles assoient l’enfant devant une croisée 
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs, 
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée 
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs

Il écoute chanter leurs haleines craintives 
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés, 
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives 
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences 
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux 
Font crépiter parmi ses grises indolences 
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, 
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ; 
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses, 
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

En effet, les deux charmantes demoiselles GINDRE, lui montrent, pays inexploré, l’image pour lui étrange de l’abandon, de la langueur, de la tendresse, images qui le saisissent, car pour la première fois de sa vie il est l’objet d’une sollicitude féminine. Certains critiques pensent toutefois que ce poème est peut être à relier avec l’image de sa mère et de sa sœur, mais cela me parait peu probable.

De toute manière, très rapidement, Vitalie reprend la maîtrise de la situation, convoque IZAMBARD et le contraint à ramener Arthur à son domicile. IZAMBARD s’exécute et se trouve confronté au douloureux spectacle d’une mère accueillant son grand garçon désespéré par une avalanche de gifles.

Cela ne l’empêchera pas de repartir sans cesse et de revenir, bien sûr, en tout cas pendant des années. C’est ainsi qu’il effectuera toute une série d’excursions, de fugues, de départs, de retours en Belgique toute proche, auxquels il fait peut être allusion dans le poème ma bohème :

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et fêtais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !  

Mon unique culotte avait un large trou. 
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course 
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. 
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes, 
Ces bons soirs de septembre ou je sentais des gouttes 
De rosée à mon front, corme un vin de vigueur ; 
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques 
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Ce texte peut évoquer par ailleurs de plus paisibles promenades autour de Charleville comme le laisserait supposer l’expression « ces bons soirs ». Mais, comme chacun sait, l’écriture d’Arthur est bien fréquemment polysémique.

4. LA COMMUNE

En même temps, la guerre continue et les Français reculent. Le 28 janvier 1871, c’est la capitulation honteuse de Jules FAVRE au mépris de la volonté des parisiens, le 12 février de la même année, l’investiture de THIERS et le retour dans la capitale des capitulars du parti de l’ordre et la joie scandaleuse qui s’affiche dans certaines classes après la fin des hostilités.

Arthur connaît une violente colère à laquelle il donne une superbe expression dans son poème « l’orgie parisienne ou Paris se repeuple » :

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, 
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris, 
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ? 
Elle se secouera de vous, hargneux pourris ! 

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles, 
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, 
La rouge courtisane aux seins gros de batailles 
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus ! (Vers 37 à 44).  

Le ton monte on le voit, mais ce n’est qu’un commencement ! Arthur va s’efforcer ensuite de rejoindre les communards. Là un point d’histoire reste à éclaircir et une incertitude demeure sur la matérialité des faits. Pour certains, il partagera pour quelques journées et nuits la vie des communards, rédigera même la « constitution communiste » qui n’a pas été retrouvée, mais qui, pour ceux qui prétendent l’avoir lue, aurait aboli la monnaie, le pouvoir central et fédéré des communes libres. Toujours dans l’hypothèse ou Arthur aurait vraiment partagé la vie de ceux qui se sont merveilleusement soulevés en ce temps, il y a aussi à prendre en compte le dégoût qui le saisira rapidement au contact de la vulgarité,qui émane de toute foule, d’une soldatesque débraillée, dégoût très intense qu’il exprime dans son poème le cœur du pitre :

 Mon triste cœur bave à la poupe, 
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe, 
Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques 
Leurs insultes l’ont dépravé ! 
A la vesprée ils font des fresques 
Ithphalliques et pioupiesques. 
O flots abracadabrantesques, 
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé : 
Ithyphalliques et pioupiesques 
Leurs insultes l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques, 
Comment agir, ô cœur volé ? 
Ce seront des refrains bachiques 
Quand ils auront tari leurs chiques : 
J’aurai des sursauts stomachiques 
Si mon cœur triste est ravalé : 
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?  

On lui a volé son cœur, il n’est plus qu’un pitre dans cette farce universelle. Mais on peut aussi émettre l’hypothèse que certaines expressions se rapportent à des scènes scatologiques vécues à la caserne Babylone. De tout façon, que l’on ait ou pas offensé son corps, son cœur lui a été dérobé. Que la sodomie lui ait été ou non infligée, n’est peut être pas essentiel à résoudre: le problème du fantasme ou de la réalité reste ouvert. Certains des biographes de Rimbaud sont persuadés qu’il a effectivement rejoint et physiquement partagé la vie des communards pendant un certain temps, tel Pierre PETITFILS ; pour d’autres non. Mais encore une fois, seule compte la réalité psychique et si Arthur n’a pas été réellement communard dans les faits, il a été totalement, dans l’intention, dans l’adhésion et dans le mouvement de libération qu’a représenté cet épisode de notre histoire.

On pourrait dire en fait que la relation d’Arthur avec la Commune de Paris est exactement l’inverse de celle qu’il a avec son homosexualité : Rien ne permet d’affirmer qu’Arthur ait matériellement vécu, serait-ce fugitivement la Commune, tout conduit à penser fermement qu’il fût au plus profond de son cœur, un communard, et même un communard enragé. Par contre les preuve existent (et je les donnerai plus loin), de pratiques homosexuelles, mais rien ne permet de dire qu’Arthur ait été homosexuel : ce n’était là, pour lui, qu’un symptôme dans le cadre du dérèglement général qu’il prônait, un moyen de tenir encore davantage VERLAINE ou éventuellement, de propager ses idées.

  La voyance :

Le 13 mai 1871, Arthur RIMBAUD écrit à Georges IZAMBARD :

« Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : Vous roulez dans la bonne ornière.

– Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collèges : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en boks et en filles (les filles désignent les chopines de bière). (…) Je me dois à la société, c’est juste ; – et j’ai raison. Vous aussi vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire – pardon ! le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire ».

Après avoir débité quelques autres amabilités, Arthur fait part de sa grande décision :
« Travailler maintenant, jamais, jamais, je suis en grève » pour livrer enfin son grand secret :  « Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? je veux être poète et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire on me pense – pardon du jeu de mots.
JE est un autre. Tant-pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients qui ergottent sur ce qu’ils ignorent tout à fait ! Vous n’étiez pas enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, corme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? c’est de la fantaisie toujours. – Mais je vous en supplie, ne soulignez, ni du crayon, ni trop de la pensée :
Le cœur supplicié.
Mon triste cœur bave à la poupe . . . etc
Ça ne veut pas rien dire. – Répondez-moi : chez M. DEVERRIERE, pour A.R.
Bonjour de cœur,
Ar Rimbaud »

Cette lettre est essentielle car elle annonce la voyance et le comporte de fragments de phrases dans lesquelles on pourrait sans outrecuidance reconnaître une matrice possible de la psychanalyse : « je pense : on devrait dire on me pense » et aussitôt après : « JE est un autre », l’inconscient avait trouvé là ses lettres. Sensible aux multiples identités qui l’habitent, Arthur n’inventa pas l’inconscient, mais il le nomma. Il refuse d’être enfermé dans le sujet cartésien.

Ce courrier date du 13 mai. Le 15 mai, il expose à un de ses amis, le jeune poète DEMENY, son programme en quatre points :

1. la fatalité : c’est l’accomplissement de l’Oracle : « tu vates eris »,

2. La voyance : c’est une condition nécessaire: « et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir » ( Le bateau ivre),

3. La nécessité du « dérèglement raisonné de tous les sens » ; par rapport à la lettre à IZAMBARD, antérieure de quarante huit heures, un mot nouveau apparaît : le dérèglement de tous les sens doit être raisonné. Et donc Arthur introduit, sans doute, car comme nous le verrons il tient plus de sa mère qu’il n’y paraît, un élément de maîtrise. Ce dérèglement raisonné de tous les sens doit conduire à devenir « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit et le suprême savant ! car il arrive à l’inconnu ». Il faut donc être malade, criminel et maudit pour être savant,

4. Personne ne l’a fait avant lui.

Ce programme, il va s’employer à le réaliser, là où il se trouve et surtout à Paris. Comme nous le verrons, il s’efforcera de désarçonner les meilleures intentions des Parnassiens. Nous n’en sommes point encore là. Il liquide d’abord IZAMBARD. Après la lettre du 13 mai, il le quitte pour ne plus le revoir. Il liquide ensuite la religion. Les deux lettres à IZAMBARD et DEMENY sont respectivement datées du 13 et 15 Mai 1871 ; entre ces deux dates, le 14 mai, Isabelle fait sa première communion, et quelques jours plus tard, en juin, Arthur écrit : « les premières communions »,

 Vraiment, c’est bête, ces églises de villages 
Où quinze laids marmots encrassant les piliers 
Ecoutent, grasseyant les divins babillages, 
Un noir grotesque dont fermentent les souliers : 
Mais le soleil éveille, à travers des feuillages 
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers. (vers 1 à 16)

Alors l’âme pourrie et l’âme désolée
Sentiront ruisseler tes malédictions.
– Ils auront couché sur ta Haine inviolée,
Echappés, pour la mort, des justes passions.

Chist ! O Christ, éternel voleur des énergies,
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, 
Ou renversés, les fronts des fermes de douleur. (Vers 129 à 136).  

L’âme pourrie, c’est très vraisemblablement, l’âme de la femme ; l’âme désolée, très certainement celle de l’homme. L’amour limpide apparaît comme impossible, un impossible amour, l’homme et la femme vont vers la mort. Enfin il liquide les notables de Charlevilles, soit les bibliothécaires et les libraires et c’est l’admirable texte  « les Assis » :

Noirs de loupes, grêlés, tes yeux cerclés de bagues 
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, 
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues 
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs 
Ils ont greffé dans des amours épileptiques 
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs 
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques 
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs ! (Vers 1 à 18).

Arthur liquide donc beaucoup, la religion, les notables (successivement: un professeur IZAMBARD, un poète débutant DEMENY, un maître BANVILLE ; mais aussi a un besoin d’amarrage. Il a un besoin d’étayage. Arthur fonctionne sur un double registre: besoin d’emprise sur l’autre, angoisse panique de l’abandon, alternant ruptures et dépendance anaclitique. Ainsi après son échecauprès de BANVILLE, il cherche à joindre VERLAINE et lui envoie dans une première expédition « les effarés », « le cœur volé », « les assis », et quelques jours après « mes petites amoureuses », « Paris se repeuple » « les premières communions ». VERLAINE qui est à la campagne, trouve à son retour à Paris les deux correspondances. Il répond aussitôt par une lettre où figure la célèbre phrase : « Venez chère grande Ame, on vous appelle, on vous attend ». A la lettre est joint un mandat pour les frais de voyage. Arthur s’apprête donc à partir pour Paris. Il est poète et il est mal élevé : le poète n’arrivera pas les mains vides. Il compose « le bateau ivre ». Il est mal élevé et nous verrons comment les choses vont désormais se passer:

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : 
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles 
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. 

J’étais insoucieux de tous tes équipages, 
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. 
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages 
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. 

Dans les clapotements furieux des marées, 
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants, 
Je courus ! Et les Péninsules démarrées 
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes. 
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots 
Qu’on appelle routeurs éternels de victimes, 
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! 

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures, 
L’eau verte pénétra ma coque de sapin 
Et des taches de vins bleus et des vomissures 
Me lava, dispersant gouvernail et grappin. 

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème 
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent 
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême 
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; 

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires 
Et rythmes lents sous les rutilements du jour, 
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, 
Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! 

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants ; je sais le soir, 
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, 
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! 

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, 
Illuminant de longs figements violets, 
Pareils à des acteurs de drames très-antiques 
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, 
La circulation des sèves inouïes, 
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! 

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries 
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, 
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs ! 

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !  

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres caractarant !  

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Echouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés de punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums ! 

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. 

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont 1e sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…  

Presque île, ballotant sur mes bords les querelles
Et tes fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons ! 

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont tes Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ; 

Libre, fumant, monté de brimes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur, 

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets ! 

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle corme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes
Ni nager sous les yeux horribles des pontons. 

Tel est donc ce texte superbe qui pour beaucoup représente un mystère et une énigme. Certains ont voulu y voir une succession d’images d’un enfant qui a lu beaucoup d’ouvrages de voyages ou d’aventures et on peut en particulier, sans difficulté, les critiques l’ont fait avec pertinence, établir des relations évidentes avec les Vingt mille lieux sous les mers de Jules VERNE. Pour d’autres, l’intention d’Arthur est plus métaphysique et s’inscrit dans un courant ésotérique. Pour nous, ce qui nous intéressera est le flux pulsionnel rendant compte d’une expérience fantasmatique particulièrement intense. Ainsi, nous sortons de l’hiver 1870-1871, ce qui est évoqué au vers 10 : « Moi, l’autre hiver… ». Il a rompu les amarres, il a « liquidé » et tenté l’aventure, pour se retrouver, en avril 1971, brisé à Charleville, (vers 89): « Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! les Aubes sont navrantes ».

Ce bateau ivre peut être comparé à « Le Voyage » de BAUDELAIRE, à « Pleine Mer » et « Plein Ciel » de Victor HUGO. « Pleine mer » est l’histoire aussi d’un bâteau ivre, le Léviathan partant informe â la dérive. « Plein Ciel », est l’invention de « l’aéroscaphe » de l’espace, c’est le vent dans l’éther et vers un avenir meilleur, symbole de l’homme emporté par le désir d’aventure et la nécessité de la liberté. Nous retrouvons un peu cela, quand après la mort des haleurs, délivrés de toute entrave, le bateau ivre, atteint la mer libre : « l’eau verte le lave des taches de vins bleues et des vomissures », (n’oublions pas dans le cœur volé : « prenez mon cœur, qu’il soit lavé ») — Dans les deux cas, le même besoin de purification, après le dégoût, se retrouve. Mais c’est aussi l’affranchissement de l’humanité des antiques servitudes ; ainsi, aux vers 87 et 88 :

Est-ce en ces nuits sans fonds, que tu dors et t’exiles
Million d’oiseaux d’or, ô future vigueur ?

La fin du poème est certainement plus obscure et polysémique, mais le désespoir y est toujours présent. Ainsi :

O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Arthur accepte de couler et de mourir. Il n’y a pas de place pour lui dans cette Europe où il étouffe. Il a peut être déjà la pensée d’une autre évasion infiniment plus lointaine. Le psychanalyste y voit aussi, clairement dévoilé, le fantasme oedipien d’union intime avec la mère. MALLARME évoque une « puberté perverse et superbe ».

Arthur va donc arriver à Paris où l’attend VERLAINE qui avait alors vingt huit ans, qui était marié depuis treize mois, sa jeune femme se trouvant enceinte.

6. LA DESILLUSION

Les biographes ont donné de multiples récits de l’arrivée de RIMBAUD, dans cette fin d’après-midi de septembre, au domicile de VERLAINE. Ce dernier et son ami Charles CROS étaient venus l’accueillir en gare de l’Est, mais bien évidemment n’avaient pas reconnu dans le personnage de chérubin que marquaient déjà les traits de la souffrance, du désespoir et de la volonté d’Arthur, la personne qu’ils attendaient. Ils ne se croisèrent donc pas, ou en tout cas ne se reconnurent point à la gare de l’Est. Ils revinrent au domicile de Paul VERLAINE où ils trouvèrent Arthur, assis dans un salon Louis-Philippart en face de deux femmes, Madame MAUTE et Mathilde VERLAINE qui commençaient à souffrir du temps qui passe, car le jeune homme n’était pas facile. Lui, il était éberlué. Ainsi, c’était dans ce décor « petit bourgeois », mesquin et médiocre en compagnie de femmes quelconques que vivait, celui qu’il appelait à la voyance, le grand Paul VERLAINE ; il ne voulait pas, il ne parvenait pas à croire ce que ses yeux lui montraient. La conversation au début, entre ces femmes et lui, fut celle de la mondanité, des questions sur sa famille, ses amis, ses études, ses éventuels voyages à Paris. Mais les choses étaient sur le point de s’éteindre, Arthur ne répondant que par monosyllabes, ennuyé.

A peu près à ce moment, Paul VERLAINE et Charles CROS apparurent, le premier assez souple d’allure, la calvitie débutante, la barbiche courte, le second, massif, aux traits assez épais. La conversation, l’entretien, peut être l’interrogatoire reprirent. Arthur se sentait bafoué. Le considérait-on comme un paysan maladroit ? Que faisait-il dans ce salon ridicule ? Il est intéressant de revenir maintenant aux notes de Mathilde dans ses mémoires :

C’était un grand et solide garçon, à la figure rougeaude, un paysan. Il avait l’aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu, tricotées par les soins maternels. Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux mais ils avaient une expression sauvage que dans notre indulgence, nous primes pour de la timidité.

Et Paul VERLAINE: « L’homme était grand, bien bâti, presque athlétique, un visage parfaitement ovale d’ange en exil, avec des cheveux châtain clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant »‘

Arthur à l’époque gardait quelque peu son accent de la vallée de la Meuse, traînant, mais très vite allait le perdre dans ses rencontres parisiennes.

Paul VERLAINE quant à lui, était plus que surpris et étonné de se trouver en face d’un adolescent timide, aux traits d’angelot mais avec un regard bleu d’acier. Comment avaient pu naître dans cette tête des poèmes aussi noirs qu’ « accroupissements » ou « les assis » ou « les premières communions », A l’heure du dîner, l’hôte se retira très rapidement, après avoir pris un peu de potage et sans jamais se dégeler dans la conversation. Au prétexte de sa fatigue, il regagna sa chambre.

Il faut essayer de comprendre ici ce qu’Arthur pouvait ressentir en ces moments. Il était venu à Paris avec un espoir fou, celui de changer le monde par la poésie et se trouvait auprès de celui dans lequel il avait fondé tant d’espérances, dans un milieu si étriqué, si platement embourgeoisé, si peu poétique, si dépourvu de charme, que son imagination pourtant féconde et qui aurait pu tout halluciner, n’avait pu se représenter son rêve. Il se sentait en quelque sorte, non pas au contact et à la proximité de celui qui allait l’aider à libérer le monde, mais la prise et la proie d’un ennemi. Sa réaction fut immédiate ; il n’allait pas baisser les bras, il n’allait pas entrer dans le moule, il refuserait, bien entendu, les conventions mondaines qui lui étaient ainsi proposées. Mathilde et sa mère allaient vite comprendre ce qu’était l’encrapulement qu’Arthur avait érigé en principe d’existence et en condition de la voyance. Quelques larcins, un crucifix d’ivoire, un couteau de chasse du beau-père de Paul VERLAINE. Monsieur MAUTE furent le premier symptôme. A son ami Paul DEMENY, il écrit : « il s’agit de se faire l’âme monstrueuse ». Ainsi, il quitte les préjugés, la politesse, la courtoisie, la bienséance, les ordres du monde. Il se conduit comme une bête féroce, consternant ses hôtes, ne proférant ni bonsoir, ni bonjour, oubliant les soins de l’hygiène, négligeant ses vêtements et s’occupant essentiellement de capter les rayons de soleil en s’allongeant au pied des marches de la maison.

Paul VERLAINE qui voit tout cela, ne s’en alarme pas excessivement et signal simplement dans ses mémoires, ces quelques excentricités par ces simples mots : « ces dernières entachées, je le crains, de quelque malice sournoise et pince sans-rire ». La belle-mère, qui représente l’ordre avertit toutefois son gendre que cette situation est à la limite du tolérable, qu’on ne souhaitait pas chasser le jeune homme, mais qu’il convenait de chercher un autre gîte, son mari étant sur le point de rentrer et à l’évidence, ne pouvant supporter dans sa maison de tels errements et de telles fantaisies. Pendant ces jours, VERLAINE et Charles CROS tentent de faire rencontrer Paris, la grande capitale et le jeune Arthur. Ils déambulent de la butte Montmartre au quartier latin, dans les diverses brasseries. Cet effort touristique n’intéresse en rien RIMBAUD, pas plus que le Musée du Louvres ou FORAIN le conduira dans ce même temps. Ce que dit Arthur dans ces promenades, est qu’il convient de tout casser, de tout détruire et d’abord le Parnasse et en cela, il avance encore et toujours dans son entreprise de liquidation. « Le Parnasse, cette ruine » dit-il. Il ne faut plus de prosodie, plus de règles, plus d’obligations parce que le Voyant doit inventer une nouvelle langue, une nouvelle parole, universelles, exprimant toutes les sensations et toutes les idées. Rien ne peut s’opposer à cette révolution. Pour que demain elle soit possible, il faut non seulement préparer le terrain, mais le modifier dans sa profondeur, donc détruire la vieille souche pourrie, soit l’état, la famille, la culture, l’argent et aussi les bâtiments qui les représentent: la bibliothèque nationale, (une pensée pour IZAMBARD), le Musée du Louvre, tout cela, est à réduire en tas de pierres pour que le sol soit enfin dégagé pour les générations futures.

En ce même espace de temps, Arthur est convié au repas des Parnassiens, ceux-ci se retrouvaient avec régularité, chaque mois, dans un dîner que l’on peut qualifier de corporation de belles lettres, et que d’autres avaient dénommé : « les vilains ou affreux bonshommes » soirée pendant laquelle chacun récitait ses derniers vers dans une ambiance amicale. La guerre et ses contraintes avaient interrompu, pendant de longs mois, ce protocole. MALLARME, dans son style inimitable, en trace le portrait suivant: « Je ne l’ai pas connu mais je l’ai vu, une fois,dans un des repas littéraires, en hâte, groupés à l’issue de la Guerre, le Dîner des Vilains Bonshommes, certes par antiphrase (…)Avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la transition du chaud et du froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon. J’appris qu’elle avaient autographié de beaux vers, non publiés: la bouche, au pli boudeur et narquois n’en récita aucun ».

Il allait justement reprendre en septembre 1871 et la réunion, de ce fait, prenait une importance particulière car beaucoup de ceux qui la fréquentait avec régularité ne s’étaient pas vus depuis quelques mois, voire depuis une année. La soirée fut en effet mémorable et agrémentée d’un imprévu, celui-ci étant le fait, bien entendu, d’Arthur, silencieux, assis près de Paul VERLAINE. A la fin du dîner, il se lève et récite son « bâteau ivre » qu’il avait préparé pour cette cérémonie. Les convives oscillent entre l’admiration, l’étonnement, la stupeur ; beaucoup sont, psychiquement, paralysés par la découverte d’un langage nouveau.

L’histoire nous offre parfois des chances imprévues. Un des convives habituels Emile BLEMONT était absent ce soir là. Cette circonstance nous permet de prendre connaissance d’un compte-rendu effectué par son ami Léon VALADE, poète bordelais, qu’il lui adresse dans une lettre datée du 5 Octobre 1871 :

« Vous avez bien perdu de ne pas assister au diner des affreux bonshommes. Là, fut exhibé, sous les hospices de VERLAINE, son inventeur, et de moi son Jean-Baptiste sur la rive gauche, un effrayant poète de moins de dix huit ans, qui a nom Arthur RIMBAUD. Grandes mains, grands pieds, figure absolument enfantine et qui pourrait convenir à un enfant de treize ans, aux yeux bleus profonds, caractère plus sauvage que timide, tel est ce môme dont l’imagination pleine de puissances et de corruptions inouïes, a fasciné ou terrifié nos amis.
Quel beau sujet pour un prédicateur ! » s’est écrié SOURY. D’HERVILLY a dit : « Jésus au milieu des docteurs ». « C’est le diable ! » a déclaré MAITRE ce qui m’a conduit à cette formule nouvelle et meilleure : « le diable au milieu des docteurs ». Je ne puis vous raconter la biographie de notre poète. Sachez seulement qu’il arrive de Charleville avec la ferme intention de ne jamais revoir son pays ni sa famille.  Arrivez, vous verrez de ses vers et vous jugerez. A moins de la pierre sur la tête que le Destin nous tient souvent en réserve, c’est un génie qui se lève. Ceci est l’expression froide d’un jugement pour lequel j’ai déjà eu trois semaines et non une minute d’engouement ».

 

D’autres biographes nous rapportent que Théodore de BANVILLE, après avoir mollement loué le poème, aurait exprimé qu’il eut été plus seyant de lui donner comme incipit « je suis un bateau ivre qui… » Arthur ne dit rien, mais grommèlera plus tard, quand BANVILLE se retire : le vieu con !

Pour autant, il ne refuse pas de trouver pour quelques jours un gîte confortable chez ce maître, Théodore de BANVILLE et chez d’autres, Charles CROS par exemple. Il finira par habiter au cercle zutique en compagnie de CABANER. C’est à peu près à cette période que se situe l’épisode de la photographie célèbre d’Arthur par CARJAT, ce visage émouvant, à la fois désespéré et totalement déterminé d’un adolescent portant encore en lui les traces de l’enfance et déjà les prémices de ce que serait le désert à venir.

C’est à la même période, à cet automne 1871, qu’est peint le tableau célèbre de Fantin-Latour qui avait eu le projet de rassembler tous les Parnassiens sur une même toile, mais qui ne put, vu la défection de nombre d’entre eux, que réunir les moins connus. Le visage d’Arthur sur cette toile par lui devenu immortelle, est intéressant. Dans cette assemblée d’écrivains il est le seul à avoir un caractère au sens anglo-saxon du terme. A la regarder de près, cette peinture montre en même temps son mépris pour ceux qui l’entourent et sa détermination et son courage pour aller de l’avant dans le chemin qu’il a choisi. J’ajouterai qu’il est très beau, comme sans doute au naturel.

Fin 1971 il participe au Cercle Zutique, réunissant des poètes engagés dans la Commune de Paris, et succédant en quelque sorte aux Vilains Bonshommes. Ils se réunissaient à l’Hotel des Etrangers et folâtraient dans l’Album Zutique, dans un ricanement général de pastiches et de parodies, caricatures des oeuvres de ceux qu’ils entendaient ridiculiser: HEREDIA, Mgr DUPANLOUP, et surtout leur tête de turc, François COPPEE. Arthur y fait preuve d’une étonnante aisance dans la satire, produit 22 textes dont on retiendra: le Sonnet du trou du cul, Fête galante, et surtout Les remembrantes du vieillard idiot.

REMEMBRANCES à inclure

Arthur s’efforce de convaincre Paul VERLAINE de tout laisser, travail, famille, mondanités et de partir avec lui, pour la grande aventure. Ce projet se heurte évidemment à une résistance généralisée et aussi aux manœuvres efficaces de sa mère qui le contraint à plusieurs reprises, à revenir à Charleville, Charleville, cette cité de sa naissance qu’il aborait, qu’il détestait et qu’il nommait par dérision « Charlestown ».

Entre temps, le 28 octobre 1871, Mathilde VERLAINE accouche du petit Georges Arthur y voit aussitôt un lien de plus attachant son ami à la réalité et le détournant des projets qu’il forme pour Paul et lui. Les disputes entre Paul VERLAINE et Mathilde se répètent et s’accentuent. Elle l’accuse d’avoir des sentiments inavouables pour Arthur et quand il est un peu aviné, il la bat. Il n’est pas du tout exclu de penser qu’Arthur cultiva, assez machiaveliquement ce mouvement accompagnant son ami le soir, de café en café, jusqu’au moment où il le sentait assez ivre pour le déposer à son domicile, en sachant parfaitement que l’alcool ayant levé les censures, Paul VERLAINE répondrait avec brutalité, voire avec des coups, aux plaintes et aux accusations de son épouse. Celle-ci, placée devant une situation intenable, exige ou le départ de ce satan, soit Arthur ou l’ouverture d’une procédure de séparation. Dans le même moment, et bien entendu, à l’initiative d’Arthur la nature des relations entre Paul VERLAINE et Arthur RIMBAUD se modifie. L’homosexualité entre en scène.

Jusqu’alors, ces relations étaient restées platoniques, mais elles cessent de l’être. Dans un sonnet assez largement postérieur puisqu’il date de 1874, intitulé « le poète et la muse », VERLAINE a tenté de se disculper d’un soupçon que beaucoup partageaient. Si on le lit au second degré, il avait sans doute raison quand il écrit :

Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens, 
je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pense 

Mais dans un autre sonnet, à l’envers du premier et qui a pour titre « le bon disciple » et qui est daté de 1872, il avoue tout, redoublant ainsi une lettre qu’il écrivit lui-même à Arthur en avril de la même année, et dans laquelle il lui demandait : « Dès ton retour, m’empoigner tout de suite… »

Voici ce sonnet :

Je suis ému, je suis damné ! 
Un grand souffle inconnu m’entoure. 
O terreur. Parce Domine !

Quel ange dur ainsi me bourre 
Entre les épaules, tandis 
Que je m’envole aux Paradis ? 

Fièvre adorablement maligne 
Bon délire, benoit effroi, 
Je suis martyr et je suis roi 
Faucon je plane et je meurs Cygne !  

Toi le Jaloux qui m’a fait signe 
(Ah !) me voici, voici tout de moi ! 
Vers toi je rampe encore indigne
– Monte sur mes reins et trépigne !

Il est difficile d’accepter les interprétations de certains critiques telles que celles de André FONTAINAS, selon laquelle ce sonnet évoquerait un vitrail ou l’Archange Michel serait provisoirement terrassé par le diable…

L’homosexualité d’Arthur s’inscrit très logiquement dans le caractère des personnages. Pour VERLAINE qui était un vieux faune, la rencontre avec Arthur avait réveillé une tendance homosexuelle qui s’était déjà exprimée avec timidité au temps du collège et qu’il avait du refouler en lui, ainsi qu’il l’a lui même exprimé. Pour RIMBAUD par contre, il n’avait aucun goût de ce côté là, aucune attirance, mais cela faisait partie de l’esprit du « dérèglement raisonné de tous les sens », soit une des clefs de la Voyance. En entrant dans un commerce amoureux et sexuel avec Paul VERLAINE, Arthur réalisait uni opération doublement efficace : d’une part, il se vengeait de Mathilde (« J’ai trompé ma femme d’une drôle de façon » avouera VERLAINE à son ami Jules RAI, d’autre part, par cette manœuvre, RIMBAUD resserrait son emprise et sa maîtrise sur ce pauvre et faible ami, le tenant ainsi en quelque sorte, à sa merci. Il n’y aucun vice, dans le sens de la perversion homosexuelle – et je ne mets là aucune connotation morale –, dans la décision qu’a prise Arthur ; dans les divers mouvements de cette nature, il a toujours gardé tête froide et jugement assuré. Pour en témoigner, dans Une saison en enfer il écrira : « Ainsi, j’ai aimé un porc » et aussi ; « puis il faut que j’en aide d’autres (à devenir Voyant). – c’est mon devoir. Quoique ça ne soit guère ragoûtant, chère âme… »

Son devoir de Voyant n’est-il pas à rapprocher du devoir de sa mère Educatrice ? En cela Arthur, plus qu’il ne l’avait pensé, portait en lui les traces d’une éducation extrêmement rigide ; rigidité dans le devoir d’obéir aux normes de la mondanité et du sacrifice pour la mère, rigidité dans le devoir de tout bousculer et basculer, pour le fils.

Nous pouvons ici conclure sur ce qu’il en est de l’homosexualité d’Arthur RIMBAUD sur laquelle on a tant glosé. Il ne s’agissait en aucune façon d’une condition de son organisation sexuelle, laquelle demeure à vrai dire très incertaine, comme nous le verrons plus tard. Les relations homosexuelles qu’il eut avec VERLAINE, peut être avec d’autres, étaient très déterminées par son désir et son souci d’attirer l’autre dans un abîme où il le tiendrai à sa merci, tout comme, ou à l’envers, de ce que sa mère fit de l’éducation de ses enfants, en même temps que de proclamer haut à la face du monde, sa volonté de bafouer les interdits et d’insulter toutes les religions. Arthur avait bien sûr le droit, comme tout être humain, de vivre une condition homosexuelle, mais ce n’était pas le cas. Pour lui, il ne s’agissait que d’une stratégie.

7. LE DEPART AVEC PAUL VERLAINE

La situation se tendait de plus en plus. Une véritable conspiration autour de Mathilde s’efforçait, avec l’aide de Madame RIMBAUD, la mère indomptable, d’éloigner Arthur de Paris. Il en prit conscience, et plutôt que de subir l’événement, décida de le devancer. Ainsi le 7 juillet 1872, Arthur rédige une lettre d’adieu à Paul VERLAINE dans laquelle il annonce son intention de partir en Belgique avant un embarquement pour des contrées plus lointaines dans les pays du désert et du silence. Le hasard, qui n’existe pas, le conduit à décider de porter lui-même ce message au domicile de Paul VERLAINE, ce qu’il fit le lundi 8 juillet. Bien sûr, il rencontra dans la rue son ami qu’il allait chercher quelques médicaments pour Mathilde souffrante. Arthur exprima verbalement ce qu’il avait consigné par écrit, sa décision ferme et définitive, de quitter Paris. Rien ne pourrait le faire changer d’avis. Mais voici que VERLAINE se sent dans la situation d’avoir à effectuer un choix capital, à jeter une fois pour toute les dés. Il n’hésite pas, ou très peu, et choisit dans l’instant, d’accompagner son ami. Ils partent donc le même jour, financés par la mère de Paul VERLAINE, sous le prétexte fallacieux, qu’en tant qu’ancien communard il était en danger à Paris où de fait un certain nombre de contrôles s’effectuaient régulièrement. Ce fut immédiatement la lune de miel. VERLAINE l’a exprimé dans son poème « parallèlement » :

Car les passions satisfaites 
Insolemment outre mesure 
Mettaient dans nos têtes des fêtes 
Et dans nos sens, que tout rassure,

Tout, la jeunesse, l’amitié, 
Et nos cœurs, ah ! que dégagés 
Des femmes prises en pitié 
Et du dernier des préjugés.

RIMBAUD, lui aussi avait évolué et sa joie éclatait :

O Saisons, O châteaux ! 
Quelle Ame est sans défaut ? 

J’ai fait la magique étude 
Du bonheur, que nul n’élude. 
Ôvive lui chaque fois 
Que chante son coq gaulois.

 Pendant une année, ce furent des voyages entre OSTENDE, DOUVRES, LONDRES et peu à peu le climat s’alourdit. VERLAINE se sent coupable, Mathilde cherche la séparation, à Paris on jase. Madame RIMBAUD informée entre en relation avec la mère de Paul VERLAINE, Arthur est contraint de rejoindre Charleville d’où il repartira bientôt pour Londres retrouver son ami. Dans cette période londonnienne, les deux poètes fréquentent la bibliothèque du British Museum à peu près à la même période ou Karl MARX y travaillait. Disputes et réconciliations se succèdent comme les retours à Charleville ou à la propriété des Roches pour Arthur, à Paris pour Paul. Le bonheur devient une nouvelle fois l’enfer, et au bout d’une année va éclater le drame, le 10 juillet 1873.

Ce jour là, VERLAINE, sa mère et RIMBAUD se trouvent à Bruxelles. Arthur veut absolument quitter cette ville pour Paris et déjouer l’intrigue que Mathilde et sa famille tissent contre lui. La scène est célèbre et mérite d’être à nouveau contée. VERLAINE, de son côté, se forge la conviction qu’il doit lui-même retourner à Paris et rejoindre sa femme, il se sent en état de légitime défense. Très tôt ce dix juillet à six heures du matin, il sort flâner en ville et dès l’ouverture des boutiques, achète dans une armurerie qu’il avait repérée, un révolver de 7 millimètres et une boîte de cinquante cartouches. On lui démontre le fonctionnement de l’arme et il rentre à l’hôtel vers midi, après avoir un peu bu. Il montre à Arthur son révolver en disant qu’il est décidé à en faire usage, si nécessaire. Ce n’est point qu’il ait intention particulière si ce n’est celle d’affirmer sa détermination. Le dialogue de sourds se poursuit. Paul veut partir à Paris sans Arthur, Arthur veut également rejoindre la capitale sans Paul. Evidemment Arthur est sans un sou, mais Madame VERLAINE mère aurait volontiers financé ce voyage si son fils ne le lui avait interdit. Les passages au café situé en face de l’hôtel sont fréquents et VERLAINE devient de plus en plus fébrile, voire surexcité. Il veut défendre sa famille, son foyer, son bonheur, son épouse et son jeune garçon. L’heure du train approche, RIMBAUD qui a pris sa décision, annonce son départ. VERLAINE ferme la porte de la chambre d’hôtel à clé, sort son révolver, le dirige vers son ami et tire. La première balle atteint Arthur au poignet gauche, la seconde se perd dans le mur. Madame VERLAINE accourt, la scène est plus impressionnante qu’inquiétante ; si la main d’Arthur dégouline de sang, il n’est en fait que légèrement blessé. Paul, hébété, tend l’arme à Arthur et lui demande de lui tirer, lui-même, sur la tempe. On calme Paul, on conduit Arthur à l’Hôpital où le blessé est soigné, pansé et invité à revenir le lendemain. Il s’agissait, évidemment, d’un accident lors du nettoyage de l’arme. A l’hôtel personne n’avait, apparemment, entendu les coups de feu. Rien n’est résolu et la discussion reprend. La mère de VERLAINE, à bout de fatigue, donne à Arthur l’argent du voyage. Arthur part et VERLAINE entreprend de l’accompagner et voici nos trois personnages en direction de la gare. VERLAINE ressentait avec douleur son échec complet, sa défaite, sa capitulation, l’anéantissement à venir de son bonheur. Non, il ne l’accepte pas. Quand ils arrivent à proximité de la gare, VERLAINE, de quelques enjambées rapides, prend de l’avance, se retourne et faisant face à sa mère et à RIMBAUD, déclare qu’il va se faire sauter la cervelle. Il sort son révolver de sa poche, Arthur se précipite sur un agent qui se trouve à proximité et désignant VERLAINE déclare, « Arrêtez-le, il veut me tuer ». Dès lors la machine policière et judiciaire est lancée, les deux vieux amants déchirés vont être séparés. VERLAINE est immédiatement conduit en prison et sera ultérieurement condamné à deux ans de réclusion. Quant à Arthur, il écrit « une saison en enfer » dans le courant d’août 1873. Ce texte qu’il voulut d’abord appeler « livre païen », puis « livre nègre » comporte quelques passages évoquant sa relation avec VERLAINE, tel « délire » ou « vierge folle » ou encore « époux infernal ».

La conclusion de cet ouvrage tient en ces quatre mots : « ma vie est usée ».

Il s’agit d’un texte surprenant, fascinant, traversé de fulgurances, d’étincelles, avec certains passages qui comptent parmi ceux que la littérature française connaît de plus beau. Un exemple, parmi tant d’autres possibles :

« Quelques fois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or, au dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Et bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emporté !  Moi ! moi qui me suis dis mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre Paysan ! ».

Par cette révolte, furieuse et forcenée, Arthur veut s’extraire de sa condition (Paysan!), de sa famille, des nouveaux cercles désordonnés qui l’entourent ou le supportent, des règles qui régissent la société comme la poésie et, finalement, du monde occidental. Lui qui traitait Descartes « d’ergoteur » fait exploser l’univers de la Raison, le Voyant affirme à nouveau, et avec quelle force, le » dérèglement -qui n’est plus raisonné- de tous les sens ». Ce jaillissement violent, frénétique dit tout des contradictions insolubles d’Arthur, partie prise et partie prenante du conflit qui l’habite entre son milieu, ses origines, son éducation et son inextinguible soif de liberté que son génie s’exténue à proclamer et qui ne supporte aucun esclavage (« les nègres »), à la limite aucune loi. Anarchiste, gauchiste avant la lettre, d’autant plus violent qu’il se veut renégat, mécréant, apostat et se revendique comme irrécupérable. L’homme des mots a déclaré la guerre à la langue qu’il torture, malaxe, broie et malgré lui enchante. Cette éruption volcanique laisse entrevoir ce qu’il y a en lui d’insu, d’inouï et nous dit dans l’éblouissement de son verbe le vieux combat de la Concorde et de la Discorde, d’Eros et Thanatos, comme Freud devait le théoriser plus tard.

Il n’est pas surprenant que Jean Genêt ait ressenti sa proximité, son partage avec ce Rimbaud la. A l’inverse, pris par sa lecture chrétienne, Paul Claudel qualifie Rimbaud de  » mystique à l’état sauvage ». Chacun d’eux n’appréhenda qu’une partie de cet être unique, dont la vie toute entière voulut relever ce défi fou de ne pas subir, quitte à amputer son génie par l’exil et la haute solitude de celui qui ne concède rien, et abandonne tout, travail, famille, patrie. Il se veut intouchable, maudit, dans l’effrayante logique d’un désespoir qui ne pourra se dénouer que par le départ et le silence.

Ce recueil, Arthur va le faire éditer à compte d’auteur peu après, en empruntant l’argent nécessaire à sa mère. Il ne paiera évidemment pas l’Editeur et brûlera le plus grand nombre des exemplaires qui lui sont remis.

Il repart à Londres avec Germain NOUVEAU, mais celui-ci est rapidement rappelé à Paris par ses amis, inquiets de la mauvaise réputation d’Arthur. Celui ci effectue d’autres voyages divers, en Allemagne, en Italie, pour toujours revenir à Charleville. C’est à Charleville que le 18 décembre 1875 décède. Vitalie à l’âge de dix sept ans, ce qui cause un très violent chagrin à Arthur. Chagrin manifeste et conscient dans l’amour très tendre qu’il porta à sa sœur, chagrin latent et inconscient ravivant une blessure du passé en ce que cette mort lui rappelait le décès de la première Vitalie, pendant son enfance.

Malheureux, Arthur l’est assurément. Il va s’occuper un peu de piano, sans voir dissiper sa tristesse et il entreprend les préparatifs de son grand voyage vers l’Orient. C’est à cette époque que VERLAINE fait le fameux dessin « les voyages forment la jeunesse ». En fait, lors de ce départ, son chemin sera relativement court puisqu’il ne dépasse pas Vienne (Autriche). Il s’engage ensuite dans l’armée hollandaise pour encaisser 1a prime et déserte à Sumatra pour revenir à Charleville en décembre 1876 et y demeurer l’hiver. Dès le printemps, notre vagabond s’échappe vers Brême, d’où il rédige sa fameuse demande d’incorporation dans l’armée américaine, le 14 mai 1877. Il est de retour à Charleville pour l’été, fait une première tentative de départ pour l’Egypte et repartira à nouveau, encore une fois de manière provisoire, le 20 août 1878. Avant cette date, avant la fin de l’année 1878, Arthur a effectué ou subi quatorze fugues de lui-même, errances sans but précis, sans fin déterminée, s’achevant toujours par un retour à Charleville.

Dès la fin 1878, il n’y aura guère que deux départs qui en fait n’en font qu’un et constituent l’exil. C’est qu’entre temps est intervenue le 17 novembre 1878, la mort du père. Ce jour là, Arthur se trouvait à Gênes d’où il gagne Aden ; une typhoïde le contraint à un rapatriement précipité sur Charleville. Il s’y trouve en mai 1879, guéri, et partira enfin définitivement pour l’Afrique en mars 1880.

8. L’AFRIQUE

Arthur part donc, pour de bon, cette fois-ci. L’Egypte, l’Arabie, l’Erythrée. Le Yemen, l’Abyssinie, le Harrar, seront les lieux de sa course épuisante et sans fin. Arthur travaille dur dans diverses entreprises, s’éreinte, écrit à sa famille, veut avec une grande détermination gagner de l’argent, pour fonder une famille. Il s’intéresse à la géographie, il écrit beaucoup à sa mère et à Isabelle ; il réclame un appareil de photo. Autrement dit, il s’ennuie. Dans une lettre à sa mère il écrit ceci :  « Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu’un de sérieux et d’instruit se présente, quel qu’un avec un avenir. La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici bas. Mais, à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours, je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! A quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étrangères, ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près, et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je vois devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et je puis disparaître,au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais. »

MALLARME toujours: « ...paysages bas avec soif de vastitude et d’indépendance! et si, l’instinct des vers renoncé, -tout devient inférieur en s’en passant- même vivre, du moins que ce soit virilement, sauvagement, la civilisation ne survivant, chez l’individu, à un signe suprême »

Cette profonde morosité, Arthur essaie de la chasser en montant de nombreuses expéditions, voire de folles équipées, qui le conduisent â convoyer des armes dans des régions jusque là inconnues de tout européen. Il cohabite longuement, certes, avec une belle abyssinienne, cela ne suffit pas à le distraire. Il rédige un mémoire, nous le savons, qui fut publié par la Société de géographie en 1887, avec une certaine notoriété. Rappelons qu’en 1886, Paul VERLAINE avait réuni et édité les illuminations.

9. LA FIN

En février 1891, Arthur commence à souffrir d’une violente douleur au genoux droit qu’il néglige évidemment; le mal connaît une extension rapide et un rapatriement est décidé sur une civière dont il effectue lui-même le croquis.

Il arrive à Marseille le 20 mai, le diagnostic de cancer est évident, la décision d’amputation est prise le 22 mai et Arthur expédie aussitôt aux Roches la dépêche suivante : « Aujourd’hui, toi ou Isabelle venez Marseille par train express. Lundi matin on ampute ma jambe. Danger mort. Affaire sérieuse régler Hôpital Conception. Répondez ».

Le même soir, sa mère lui répond : « Je pars. Arriverai demain soir. Courage et patience » . C’est signé, V. RIMBAUD. Et elle est là, le samedi 23. Elle fait son devoir de mère, assiste Arthur, mais repart le 9 juin, nécessité oblige, laissant son fils désespéré.

Arthur échange ensuite une correspondance pathétique avec Isabelle et peut revenir aux Roches en juillet. Toutefois, dès que le ciel des Ardennes se couvre à nouveau de nuages, il demande à repartir vers Marseille, vers le soleil, ce qu’il fait le 23 août, accompagné de sa sœur. Pendant toute cet période et jusqu’à sa mort, Arthur ne quittera jamais la ceinture dans laquelle sont contenus les 40 000 F or qu’il a gagné dans son dur labeur africain Il est à Marseille à l’Hôpital pour y mourir.

Le 25 octobre, sans que rien n’ait pu le laisser prévoir, il demande à voir un prêtre, se confesse, d’une certaine manière effectue une conversion.

Le 9 novembre, toujours affolé par sa phobie de l’armée, sa peur qu’on vienne le chercher, lui, agonisant, pour remplir ses obligations militaires, il écrit un mot pour réclamer son embarcation sur un vaisseau des Messageries Maritimes. Le lendemain, le 10 novembre 1891, à dix heures du matin, il décède. L’observation porte comme diagnostic final : « carcinose généralisée ». Peu de jours après, il est enterré à Charleville entre son grand père CUIF et sa sœur, la seconde Vitalie qu’il a tant pleurée.

CONCLUSION PROVISOIRE

Que le récit de cette vie illustre une clinique de l’impossible, cela ne fait aucun doute. Que l’amour, si l’on veut bien le mettre au négatif, y soit tout le temps présent, est également une évidence.

Il peut être intéressant, en terminant ce travail, de redessiner le paysage familial.

La mère : elle est omniprésente, omnipotente, femme de devoir, femme d’interdiction, femme de répression, assumant trop bien la fonction paternelle.

La présence, puis le nom du père sont rapidement forclos (« ma mère est veuve ». Quelles que soient ses qualités sous-jacentes, le visage qu’elle propose à ses enfants, ce qu’en ressent Arthur, ce qu’il nous restitue est celui d’une mère insuffisamment bonne, n’ayant jamais accès à l’univers de sensibilité, de rêve et d’immense génie poétique d’Arthur. On peut se poser la question : la mère des gracques connut-elle le plaisir ?

Le père : il est absent, d’abord dans ses casernements, ne revenant épisodiquement que pour de courtes permissions, entraînant des grossesses à répétition. Une autre question se pose là : cette absence, – la répétition des grossesses consécutives à ces éphémères présences autorisèrent-elles la constitution pour Arthur d’un fantasme de scène primitive ?

En tout cas, ce père se révèle impuissant face à l’omnipotence de sa femme et finalement déserteur, comme le dit Alain DE MIJOLLA avant que d’être tué par son fils dans la fameuse lettre à Paul VERLAINE. Quelle était la nécessité de ce parricide pour Arthur au moment de cette éclosion en lui de tourbillons fous ?

Vitalie la première, est une sœur qui décède à trois mois quand Arthur a trois ans : qu’il éprouva de la culpabilité à l’égard du désir de mort de cette première fille née dans la fratrie, paraît tout â fait plausible. Que cette culpabilité soit mise sous le boisseau, dans la petite enfance d’Arthur et revienne ultérieurement n’est pas une hypothèse qui puisse effaroucher un psychanalyste, dans l’analogie que l’on peut faire entre le diphasisme du travail de deuil des objets d’amour et le diphasisme de la sexualité.

La deuxième Vitalie naît quand Arthur a quatre ans et représente une réparation du meurtre fantasmatique précédent. Elle est donc, aussi en raison de ses qualités, l’objet donc d’une tendresse sincère, d’où l’affliction d’Arthur lors de son décès en 1875, l’année précisément où il cesse d’écrire. Quelque chose s’est joué là, dans la déception, dans la désillumination ou plutôt dans les désilluminations multiples d’Arthur, être fou d’amour, qui ne trouvait son objet que pour le perdre.

A partir de là, nous pouvons reprendre notre hypothèse de début concernant l’adolescence d’Arthur :

– d’abord une contre identification a l’imago maternelle : il s’agit d’être tout ce qu’elle n’est pas, tout en l’étant à son corps et à sa psyché dépendants, d’où les formations réactionnelles, tel le « dérèglement de tous les sens », d’où aussi les formations de compromis tel l’adjectif « raisonné » dont il accompagne rapidement cette notion de dérèglement;

– cette adolescence connaît aussi un échec des révoltes habituelles à cet âge et voit s’épanouir une force de création inimaginable, sans mise en jeu possible des mécanismes de défense qui sont communs aux adolescents, sans doute l’échec des identifications substitutives, je pense à IZAMBARD aux Parnassiens, à la religion, à la famille, â l’idéal politique, joua-t-il un rôle prépondérant dans cette crise furieuse que connût Arthur à cette période ?

– que se révèle par la suite une identification inconsciente au souvenir d’un père tué, mais non mort, dont il souhaiterait sans le savoir vraiment, parcourir les anciennes traces, n’est pas insoutenable;

-enfin, nous sommes bien obligé de constater, comme un fait, l’absence quasi absolue de femmes ou d’hommes dans sa vie amoureuse réelle, avec cependant des interrogations ? Une amourette, Henriette, â Charlestown, c’est probable, mais sans grande importance. Sa relation à Paul VERLAINE, nous avons vu qu’elle était anaclitique et contre-dépendante. Sa compagne abyssinienne en Afrique, elle exista, mais pas suffisamment pour lui insuffler le désir de continuer à vivre. La seule chose qui soit certaine, ce sont les habitudes masturbatoires, « les répugnances » dont parle Arthur, celles-là même qu’avait probablement connues son père soldat, celles là aussi sans doute, que dans sa vie de célibataire forcé Arthur rencontrera plus tard.

Assoiffé, ivre d’amour, il ne le trouva pas parce qu’il ne le pouvait. Il n’avait pas été construit pour cela, mais son exceptionnel génie lui en donnait toutefois le brûlant désir. Il ne chercha dans le désert, celui de la solitude, celui de l’incompréhension, celui de l’exil, que sa soif. Comme GIDE, il ne put l’assouvir et peut être en mourut-il. C’est en tout cas ce que l’on peut comprendre à la lecture d’un poème des Illuminations, « Enfance » par le quel je terminerai :

I

« Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.  
A la lisière de la forêt – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvre d’orange, les genous croisés dans le clair déluge qui sourd des près, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs en ciel, la flore, la mer.  
Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés, -jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses. Quel ennui, l’heure du « cher corps »  et « cher cœur ».

II

C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. – La jeune maman trépassée descent le perron. – La calèche du cousin crie sur le sable. – Le petit frère (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d’œillets.  – Les vieux qu’on a enterrés tout droit dans le rempart aux giroflées.  
L’essaim des feuilles d’or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. – On suit la route rouge pour arriver à l’auberge vide. Le château est à vendre ; les persiennes sont détachées. – Le curé aura emporté la clef de l’église. – Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. D’ailleurs il n’y a rien à voir là-dedans. 
Les près remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L’écluse est levée. Ô les Calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules ! Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.

III

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir. 
Il y a une horloge qui ne sonne gas. 
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches. 
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte. 
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée. 
Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois. 
Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

IV

Je suis le saint, en prière sur la terrasse, – comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine. 
Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. 
Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant. 
Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel. 
Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

V

Qu’on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief – très loin sous terre. 
Je m’accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt. –  
À une distance énorme au dessus de mon salon souterrain, les maisons s’implantent, les brumes s’assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !
Moins haut, sont les égouts. Aux côtés, rien que l’épaisseur du globe. Peut être les gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.
Aux heures d’amertume je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?

 

[1] Souvenirs inédits d’Alfred BARDEY in Etudes Rimbaldiennes, tome I, 1968, Lettres modernes, Paris, Minard Edit. – 1969, p. 35-36.

ILS SONT LA

 

Ils sont là, elles et eux, qui entrent ce jour au Panthéon

 

Ils sont là, celles qui ont survécu, ceux qui sont morts sous la botte.

Ils sont là ces héros si longtemps anonymes (quels que furent leur leurs faits de gloire), désormais images de la mémoire de ceux qui surent dire non.

Ils sont là, ces êtres de chair et de sang, de douleurs et de larmes, et aussi de combats et de sacrifices, jusqu’à celui de leur vie.

Ils sont là, ces individus d’abord isolés, plus tard rejoints,  pour nous apprendre l’endurance et l’espérance, en dépit de tout.

Ils sont là, ces patriotes qui n’acceptaient pas la capitulation, et  surent garder haute la tête, fermes les gestes, impavide la détermination.

Ils sont là, ceux qui subirent la mort (Zay) ou la choisirent pour ne pas parler (Brossolette) et celles dont la résistance dans les camps  triompha des programmes de destruction (Tillion et de Gaulle-Anthonioz).

Ils sont là, notre mémoire et notre honneur, notre devoir et notre exigence.

Ils sont là, ceux qui devaient se tenir au secret et que nous voulons montrer à la face du monde.

Ils sont là, ceux qui devaient rester silencieux et dont la voix, les écrits et les actes, nous sont si précieux et entrent dans le patrimoine de l’humanité.

Ils (elles) sont là, les deux qui ont réchappé et n’ont cessé de faire de leur vie, pendant des décennies, le témoignage de leur engagement opiniâtre, endurant et inspiré, pour les droits humains, partout  dans le monde où ils étaient menacés, voire broyés.

Ils sont là, ces modestes héros, sans doute surpris de se trouver là, justement.

Ils sont là, ces combattants simples, qui n’attendaient rien d’autre que de servir leur patrie et les libertés.

Ils sont là, ces braves, qui ne firent, selon eux, que leur devoir.

Ils sont là, ces valeureux, qui ne voulaient  donner la leçon à personne mais qui ont regardé la mort en face et y ont entrevu le soleil de l’aube renaissante.

Ils sont là ces simples qui connurent la lassitude et la peur mais qui surent les surmonter.

Ils sont là ces serviteurs fidèles à leurs engagements et qui ne plièrent jamais jusqu’à leur dernier souffle.

Ils sont là ces vaillants qui représentent des millions d’assassinés, des héros anonymes morts dans le silence, des justes ignorés ou reconnus, des survivants silencieux.

Ils sont là ces oriflammes de la République et des droits de l’homme  parce que rien de ce qui est humain ne leur était étranger.

Ils sont là  qui nous disent: liberté, égalité, fraternité, laïcité.

 

Ils sont là ceux qui furent nommés « l’armée des ombres » alors qu’ils nous faisaient don de leur lumière.

 

 

 

Et  nous, sommes nous là ?